«Sous un ciel couleur cayenne» de Patrice Desbiens : Savoir voir au-delà

28 novembre 2017

Chaque semaine, le Regroupement vous présente
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Sous un ciel couleur cayenne de Patrice Desbiens 

Sous un ciel couleur cayenne

Savoir voir au-delà

En lançant son dernier recueil de poésie aux Éditions Prise de parole, le poète franco-canadien Patrice Desbiens ne souhaitait pas réinventer la couleur du ciel, mais plutôt utiliser la chaleur, le goût et la couleur du piment pour faire appel à tous les sens du lecteur. Titre accrocheur et évocateur s’il en est un, Sous un ciel couleur cayenne poursuit dans la lignée de sa précédente œuvre, Le quotidien du poète, tout en tendant vers une maîtrise toujours plus grande de ce style d’écriture précis, où jamais rien n’est laissé au hasard.

Il n’aime pas trop ça qu’on qualifie sa poésie de « poésie du quotidien », mais c’est vraiment une poésie qui reflète ce qui se vit à tous les jours, raconte Chloé Leduc-Bélanger, elle-même poète et conseillère littéraire principale aux Éditions Prise de parole. Tout le monde a ses tourments, tout le monde a ses questionnements, mais lui, il arrive à mettre ça dans un poème sans que ce soit grandiloquent. Donc il y a ce côté accessible, mais il y a également les thèmes politiques; il a longtemps parlé de bilinguisme, de cette espèce d’identité bicéphale, de c’est quoi être un francophone en Ontario, décrit celle qui œuvre à la maison d’édition sudburoise depuis deux ans, pour parler du style privilégié par Patrice Desbiens.

C’est qu’il a du métier, le poète, et ça se sent dans son écriture. Si, lorsqu’il était plus jeune, il préférait les longs poèmes afin de raconter des histoires, Desbiens tend maintenant de plus en plus vers la forme courte, vers une poésie précise, avec une économie de mots. C’est un livre assez court, mais assez riche. Il poursuit son œuvre, mais c’est de plus en plus raffiné, en fait. C’est comme un bloc qu’on aurait taillé et dont il ne resterait que l’essentiel, va jusqu’à imager Chloé Leduc-Bélanger, qui apprécie l’épuration des vers et la condensation de la pensée du poète.

Bien sûr, Patrice Desbiens ne brasse plus la cage comme il le faisait auparavant, comme dans son grand recueil Sudbury, par exemple, mais il continue de lancer de petites pointes, de s’indigner de certaines choses, de faire des clins d’œil, mais de façon plus subtile. S’il y a certainement un humour – un humour noir, presque – dans la poésie de Desbiens, c’est surtout son quotidien qui est une source d’inspiration intarissable. Il s’intéresse à beaucoup de petits trucs; des gens sur la rue, un chat dans une fenêtre… Il parle aussi beaucoup de la condition de poète; c’est un thème qui revient dans toute son œuvre.

Le fait que le poète utilise un vocabulaire assez simple – ce qui ne veut pas nécessairement dire oral – et qu’il reste toujours proche du langage du quotidien, de ce que les gens ressentent, confère à ses poèmes un côté très accessible. Cette accessibilité, jumelée à sa façon de raconter des histoires évocatrices du quotidien, font en sorte que sa poésie parle directement aux gens. Il y a des effets comiques, aussi, il ne se prend pas au sérieux. Ses personnages ne sont pas des rois ou des nobles; c’est du monde d’aujourd’hui, des gens qu’il croise sur la rue en allant au dépanneur.

Et cette façon de porter à l’écrit ses observations du quotidien – tout en jouant avec les mots et avec leurs sonorités – ne peut d’aucune façon laisser indifférent, selon Chloé Leduc-Bélanger. Je pense que ça donne envie de jeter un autre regard sur ce qui nous entoure. C’est-à-dire qu’on est tellement habitués à ne plus voir les objets du quotidien, les gens du quotidien, mais ce que les poèmes de Patrice Desbiens font, c’est qu’ils nous remettent les yeux dessus, ils nous font remarquer les petits détails, ce qu’on a perdu l’habitude de voir.

Finalement, même si le poète nous propose un poème en seulement trois vers, il nous mène à regarder plus loin, au-delà de la facilité. Par exemple, si « Tout est beau / que personne / ne bouge » peut sembler de la plus grande banalité pour des non-initiés à la poésie de Patrice Desbiens, la conseillère littéraire chez Prise de parole y voit deux discours qu’il est intéressant d’analyser : On a le discours très cinématographique du type « Qui va là? Que personne ne bouge! », donc une espèce de surprise qui emprunte au discours du cinéma, mais au lieu d’inscrire ça dans un scénario catastrophe, lui, il inscrit ça dans la beauté. Il dit que tout est beau, donc il faut que rien ne change.

Inimitable, le poète franco-ontarien offre donc plusieurs couches de sens auxquelles il faut se donner la peine de s’attarder et de réfléchir. Des références parfois un peu plus à la politique ou à l’actualité, en passant par des observations un peu plus loufoques ou des réflexions quotidiennes, le poète offre avec Sous un ciel couleur cayenne un recueil qui fait sourire, grincer des dents un peu, mais on en sort avec un peu plus de lumière dans la tête.

Le recueil de poésie Sous un ciel couleur cayenne est publié aux Éditions Prise de parole.

Alice Côté Dupuis
22 novembre 2017