« Mes conversations avec Claude » de Robert Major : Rencontre entre deux univers

13 novembre 2019

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Mes conversations avec Claude de Robert Major

Rencontre entre deux univers

 

Mes conversations avec Claude

Peut-on vraiment avoir des conversations avec quelqu’un qui parle peu? L’auteur et professeur d’université Robert Major a entretenu durant plus de 40 ans une relation de voisinage, puis d’amitié avec Claude, un homme des bois de peu de mots, mais qu’il considérait néanmoins comme un sage. Alors que les médias célèbrent chaque jour les vedettes, Robert Major considère qu’il y a des gens autour de nous qui, même s’ils ne sont pas connus, méritent qu’on leur accorde de l’importance et qu’on apprécie qui ils sont. C’est dans cette optique qu’il a décidé d’honorer l’écoute et la sagesse de Claude dans Mes conversations avec Claude, un livre de dialogues publié aux Presses de l’Université d’Ottawa.

Habitant la campagne depuis plus de 50 ans, Robert Major a décidé de s’établir en milieu rural pour l’attrait du plein-air, mais aussi pour un milieu de vie et des valeurs qu’il considérait plus sains. Étant un professeur de littérature à l’université, il a dû apprivoiser lentement cet environnement. Ça m’a fasciné, le contraste entre ces deux milieux : l’université, qui est un lieu de parole de discours, de controverses, d’échanges, de polémiques, puis, très souvent, la campagne, avec des gens qui, au contraire, pratiquent le silence comme une vertu, et peut-être aussi, ont une certaine forme de sagesse, qui peut être déroutante pour un universitaire comme lui, raconte l’auteur.

Correspondant à cette description des habitants de la campagne, son voisin Claude, bûcheron aujourd’hui décédé, était un homme qui préférait les silences aux logorrhées. Toutefois, d’une certaine façon, on peut penser qu’il était très habile à converser, parce que c’est quelqu’un qui écoutait; qui écoutait longuement, patiemment, et qui ne parlait pas pour ne rien dire, qui ne parlait pas avant d’avoir écouté. Tout ça, c’est un peu étrange dans le monde d’aujourd’hui, où chacun a peur du silence, relate Robert Major, qui rappelle néanmoins que bien que son livre soit à propos de Claude, il ne s’agit pas réellement de lui à proprement parler, tout comme le « je » de la narration n’est pas tout à fait l’auteur lui-même; il est multiple et n’importe qui à la fois.

Malgré les différences entre les univers de la parole, représenté par Robert Major, et du silence, incarné par Claude, l’auteur montre que les deux réalités peuvent se côtoyer, se fréquenter, et même s’apprécier et se comprendre. Ce n’est pas une confrontation, c’est une rencontre, prévient l’auteur. D’ailleurs, le sens étymologique de conversatio, en latin, veut dire rencontre! Ça peut sembler paradoxal, une conversation sans beaucoup de paroles, mais c’est vraiment une rencontre, ajoute celui qui ne retranscrit pas des verbatims complets de discussions avec Claude, mais qui présente néanmoins parfois des citations directes et textuelles de son voisin, tandis qu’il le cite parfois indirectement, en résumant ses idées et paroles.

La sagesse dans la simplicité

L’épigraphe du livre, choisi par Robert Major, en est une du philosophe français André Comte-Sponville, qui, dans son livre Petit traité des grandes vertus, consacre son premier chapitre à la simplicité, qu’il considère en quelque sorte comme le préalable à toute vertu. La simplicité, dans notre monde, est assez étonnante, parce que tout est compliqué, et les gens se compliquent eux-mêmes la vie. Il y a autour de nous des gens qui pratiquent la simplicité. Ce ne sont pas des gens simples d’esprit; ce sont des gens qui pratiquent la simplicité, peut-être même sans le savoir, car c’est leur nature, leur habitus, explique l’auteur, qui considère que Claude, dans sa sagesse, sa simplicité et ses silences, incarnait d’autres réalités, probablement plus importantes et fondamentales.

C’est très réjouissant de rencontrer quelqu’un qui ne parle pas pour ne rien dire, quelqu’un qui sait écouter et réfléchir, renchérit Robert Major, au sujet de Claude. Au fil des années, il est devenu à la fois un ami, mais aussi, en quelque sorte, mon homme de confiance. On a travaillé ensemble beaucoup, surtout à s’occuper du bois et à construire des choses, aussi, donc on a pu échanger au fil de ces années. Je suis convaincu d’avoir rencontré un sage, affirme-t-il, avant d’ajouter que les paroles de Claude, bien que calculées, étaient sensées et révélaient des choses sur notre monde : il y a donc un enseignement moral se dégageant des propos du livre.

En somme, Mes conversations avec Claude pourrait être perçu comme un livre de réflexions sur les valeurs de notre époque. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de mérite et beaucoup de valeur au monde rural et aux habitants de ce monde-là. Des gens terre-à-terre, concrets, pratiques, qui ne se gavent pas de mots, mais qui ont une prise sur leur réalité, résume Robert Major. S’il a souhaité écrire cet ouvrage, c’est qu’il considère que tout autour de nous se trouvent des gens exceptionnels qui ne sont pas des vedettes, qui n’essaient pas de s’imposer, mais qu’on devrait remarquer. Il y a autour de nous des gens remarquables, et je pense que ça vaut la peine d’ouvrir les yeux et de les voir.

L’ouvrage Mes conversations avec Claude de Robert Major est publié aux Presses de l’Université d’Ottawa.

Alice Côté Dupuis
13 novembre 2019