«Juré, craché!» de Danièle Vallée: Une promesse sacrée

14 mars 2019

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Juré, craché! de Danièle Vallée

Juré, craché !

Une promesse sacrée

C’était la base d’un court récit paru dans Sous la jupe, un recueil de nouvelles paru en 2013 : une fillette qui invente des péchés toujours plus terribles à la confesse pour déstabiliser l’abbé. Mais avec tous les scandales de pédophilie et d’abus sexuels liés à l’Église, comment une telle histoire pouvait-elle se développer sans basculer dans le malhonnête? C’est en insufflant à son histoire et à ses personnages une grande dose de vérité et de tendresse que l’autrice et conteuse Danièle Vallée a réussi à écrire Juré, craché!, un roman tiré de la nouvelle, qui met de l’avant la beauté et la candeur, publié aux Éditions David.

Il y a un nouveau prêtre et confesseur dans la paroisse : le bel abbé Romain Dutil. Et lorsque la jeune Camille, sept ans, croise sa route à la suite d’un banal accident, elle tombe follement amoureuse du vicaire, parce qu’il est très beau, très jeune, très sportif; tout ce qui plaît aux jeunes filles, même de sept ans. Donc elle tombe amoureuse de lui, et elle décide qu’elle va l’épouser, juré, craché! Alors elle entreprend sa conquête et l’histoire évolue à partir de sept ans, jusqu’à dix-huit ans, raconte l’autrice, Danièle Vallée qui décrit son personnage de jeune fille comme étant très espiègle, mais aussi très tenace.

Secrètement, Camille se donne jusqu’à ses 18 ans pour réussir à convaincre l’abbé Dutil, et elle va faire plein de coups fumants pour arriver à le séduire, notamment au confessionnal, où elle va inventer des péchés toujours plus scabreux pour le décontenancer et le faire sortir de sa zone de confort, disons, illustre Marc Haentjens, directeur général des Éditions David. Mais évidemment, l’homme est très engagé dans la religion, c’est un homme très droit, et même si on sent qu’il voudrait pouvoir aimer la jeune fille, pouvoir se sortir de sa prêtrise et partir avec elle, il ne veut pas manquer à sa promesse de fidélité faite envers l’Église. Il y a toutefois une belle et grande tendresse qui se développe entre les deux, et même, une sorte d’amour, très pur et très sincère.

Au début, il la traite un peu comme sa petite sœur, mais au fur et à mesure qu’elle vieillit, les relations deviennent un peu plus sérieuses. Il y a beaucoup de discussions, ils lisent les mêmes livres, ils voient les mêmes films, ils parlent de théâtre, donc quand elle est rendue à 15-16 ans, la relation évolue beaucoup, explique l’autrice. Sa Camille est convaincue qu’elle peut amener l’abbé Romain Dutil vers elle, parce qu’elle s’est jurée que ça fonctionnerait, donc elle pimente ses histoires, toujours plus inventives les unes que les autres; des histoires qui sont d’ailleurs inspirées d’anecdotes réelles que l’autrice a vécues dans son enfance.

Danièle Vallée insiste toutefois que ça n’a pas d’autre sens que le sens vraiment candide que je lui donne. On ne tombe pas dans la saleté, je voulais absolument qu’il n’y ait aucun signe de tout ce qui a à voir avec la pédophilie dans le monde religieux, et il n’y en a pas. C’est aussi la raison pour laquelle aucun autre personnage du livre ne porte de jugement sur ses deux protagonistes, et que ceux-ci ne se font jamais prendre au jeu, non plus. Son abbé Dutil, il est souvent assis sur un banc devant l’église, et plusieurs autres jeunes vont lui parler : il n’y a pas d’équivoque du tout. Il ne dépasse jamais la limite.

Marc Haentjens ajoute : je pense qu’il y a une grande tendresse, et il est séduit, même, mais pas forcément sur le plan sensuel : il est séduit par l’intelligence de cette fillette, par ses drôleries et ses coups absolument rigolos, aussi. Et par rapport à la crise actuelle qui entoure la pédophilie dans le milieu religieux? Au contraire, Romain Dutil réhabilite, je dirais, le rôle du prêtre, puisqu’il est vraiment très digne, et c’est plutôt Camille qui essaie de l’attirer dans la pente glissante. Par contre, on voit aussi qu’il souffre, donc ça fait aussi réfléchir sur la situation des prêtres et leur célibat forcé.

Construit en plusieurs courts chapitres de seulement trois ou quatre pages, Juré, craché! est un roman avec quelques ingrédients propres à la nouvelle : il contient peu de personnages, se concentre sur la relation entre Camille et l’abbé Dutil, et contient beaucoup d’humour et de rebondissements, de même que cette idée de chute qu’on attend : on ne peut que se demander comment tout ça se terminera, affirme l’éditeur, qui sent dans l’écriture tout le plaisir du conte,  de raconter des histoires; il y a des parenthèses, des accidents, et tout ça contribue au plaisir de la lecture. On sent à la fois l’auteure de nouvelles et la conteuse dans l’écriture de Danièle Vallée, même qu’à la fin de chaque chapitre, il y a une petite chute qui ramène parfois le « Juré, craché! » comme une espèce de leitmotiv dans toute l’histoire.

Mais ce que Marc Haentjens apprécie aussi de ce roman, c’est qu’il nous permet de visiter une époque, celle des années 1950-60. Donc on voit l’abbé Romain Dutil qui est quand même prisonnier de tous les codes de l’époque; on le voit passer de la soutane à l’habit de clergyman, entre autres, donc on assiste à l’évolution de toute cette époque-là. On sent très bien qu’il pourrait défroquer, et je pense que plusieurs prêtres l’ont fait à l’époque.

Évidemment, les années 1960 étaient des années de changement, de transition, où l’Église a en effet dû se moderniser, et il est intéressant qu’au-delà de l’histoire amusante à la base, Juré, craché! puisse nous faire revivre une époque, mais aussi poser d’importantes questions sur le rôle de l’Église aujourd’hui. Je pense qu’il y a plusieurs couches et qu’au-delà du divertissement, il y a un propos qui est sérieux et intéressant, affirme Marc Haentjens, tandis que Danièle Vallée espère quant à elle toucher les gens avec la beauté pure et sincère de la relation qu’elle a dépeinte et, peut-être, libérer certains tabous!

Le roman Juré, craché! de Danièle Vallée est publié aux Éditions David.

Alice Côté Dupuis
13 mars 2019