«Carnet brûlé (du monde qui crie)» de Marilyne Busque-Dubois : Enjamber les arbres et les mots

23 octobre 2019

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Carnet brûlé (du monde qui crie) de Marilyne Busque-Dubois

Enjamber les arbres et les mots

Carnet brule

Deux ans après avoir vécu la même expérience, la poète Marilyne Busque-Dubois est retournée dans le nord de la Colombie-Britannique afin de cueillir des morilles de feu. Mais cette fois, elle avait planifié le coup : elle savait déjà que ce milieu hostile et isolé avait le potentiel d’éveiller des sensations très intenses et qu’il s’agirait d’un terreau fertile pour l’écriture de poésie. Recensée dans un journal de bord poétique, cette expédition a donné naissance à Carnet brûlé (du monde qui crie), son tout premier recueil de poésie, publié aux Éditions du Blé.

Même si elle faisait partie d’un collectif, qu’elle avait déjà publié dans des revues de création et qu’elle avait même réalisé un livre en autoédition, Carnet brûlé (du monde qui crie) représente la première publication professionnelle de Marilyne Busque-Dubois. Néanmoins, ce sont toutes ces expériences préalables qui lui ont permis de cerner le potentiel poétique de sa seconde expédition de cueillette de morilles de feu. Chaque fois, j’apprends à me connaître et à voir ce qui m’inspire, et je savais que le territoire, c’est toujours ma source première d’inspiration. Alors oui, j’allais là pour la cueillette de champignons et pour gagner des sous, aussi pour l’aventure et l’expérience, mais en même temps, je savais très bien que c’était comme une résidence d’écriture pour moi, et que j’allais documenter mon expérience, raconte l’autrice.

C’est donc à partir d’une semaine avant son départ que la poète a commencé à documenter son périple. Puisque c’était la deuxième fois que j’y allais, je savais un peu dans quoi je m’embarquais et je l’appréhendais. Donc on a cette semaine de pré-départ, et ensuite, il y a la semaine de route pour traverser le Canada. Puis, il y a le mois de cueillette, sept jours sur sept, et la semaine de retour. Je documente jusqu’à une semaine après le retour, parce que quand ça fait une semaine que tu es revenu de voyage, tu es encore pleinement dedans; on dirait que ton corps est revenu physiquement, mais ton esprit est encore là-bas, alors je trouvais ça intéressant de ne pas couper ça dès le retour, précise celle qui nous entraîne dans l’univers de la cueillette de morilles de feu, dans le nord de la Colombie-Britannique.

Un paysage de cendres

C’est d’abord la traversée de l’Ontario et des Prairies canadiennes qui nous est présentée, la poète nous faisant voyager avec elle avant d’arriver à sa destination. Mon processus d’écriture est plutôt de me servir du territoire pour questionner la relation intime qu’on entretient avec notre milieu, et comment le changement d’environnement extérieur modifie notre environnement intérieur, notre façon de sentir les choses, notre vision du monde, etc., illustre-t-elle, confiant néanmoins que le personnage le plus présent de son recueil en est un qui est absent. On ressent beaucoup le manque de l’être aimé dans les moments durs, et la solitude, aussi, parce que quand tu es isolé comme ça et que tu vis des épreuves difficiles, ça te ramène à l’essentiel et à l’importance des relations humaines qu’on entretient.

Mais ce que Marilyne Busque-Dubois nous mène à voir, c’est surtout ce paysage de cendres, complètement noir, où les morilles de feu sont cueillies, puisque celles-ci poussent sur des terrains dévastés par des incendies. À chaque pas qu’on fait, il y a des nuages de poussière qui se soulèvent, et on est complètement noirs à longueur de journée. Je pense que mon écriture est très sensorielle et que les lecteurs ressentent les sensations physiques que j’ai pu ressentir dans ce voyage-là, explique-t-elle, donc je crois vraiment que c’est une poésie qui est accessible.

Enjamber les arbres et les mots

En épigraphe de son recueil, Marilyne Busque-Dubois indique notamment « À lire en enjambant les mots qui font obstacle ». Pour elle, cette phrase représente à la fois sa poésie, mais aussi la cueillette de morilles de feu, durant laquelle il faut toujours que tu enjambes quelque chose, parce que tous les arbres sont tombés à cause des feux. Parfois, il faut que tu marches en équilibre sur les troncs d’arbres, d’autres fois que tu passes en-dessous. Donc tu ne places jamais normalement un pied devant l’autre, et je trouvais que c’était le même exercice qu’on pouvait faire avec la lecture de la poésie : s’il y a quelque chose qui accroche ou qui ne nous touche pas, on peut juste passer par-dessus et poursuivre sa lecture pour aller chercher ce qui nous touche ailleurs, analyse celle qui souhaite que la poésie ne soit pas perçue comme un genre supérieur et que les gens comprennent qu’elle est faite pour tout le monde.

Il y a donc de nombreuses couches de sens dans les textes de Marilyne Busque-Dubois, qu’on peut lire et relire en y retrouvant toujours des parcelles de trésors cachés, mais je pense que j’écris dans un langage qui n’est pas hermétique et que dès la première lecture, il y a un sens évident qui se dégage, des images et des sensations, affirme-t-elle. La mise en page singulière, non linéaire, l’aide d’ailleurs beaucoup à s’assurer que sa poésie coule de façon fluide et que la musicalité de son texte soit entendue. Cette mise en page-là m’aide à indiquer un peu au lecteur là où est le souffle, là où est la respiration, comment moi je l’entends dans ma tête, pour que ça soit le plus représentatif de comment ça m’est venu.

Ainsi, avec tous les outils en mains pour s’aventurer dans son recueil et aisément passer à travers cette aventure de cueillette de morilles de feu ainsi recensée, Marilyne Busque-Dubois espère que les lecteurs de son recueil réaliseront qu’ils sont plus forts qu’ils ne le pensent, tant physiquement que mentalement, et qu’il n’y en a pas de vrais obstacles; tout le monde est capable de tout faire.

Le recueil de poésie Carnet brûlé (du monde qui crie) de Marilyne Busque-Dubois est publié aux Éditions du Blé.

Alice Côté Dupuis
23 octobre 2019