«Anouk’chet. Une fillette au pays des Khmers rouges» : l’importance de se souvenir

25 septembre 2019

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Anouk’chet. Une fillette au pays des Khmers rouges
de Henriette Levasseur, d’après le récit d’Anouk’chet Suong

L’importance de se souvenir

Anouk’chet. Une fillette au pays des Khmers rougesQuarante ans après que les Khmers rouges aient été chassés du pouvoir au Cambodge, les Éditions David font paraître Anouk’chet. Une fillette au pays des Khmers rouges, l’histoire poignante d’Anouk’chet Suong, arrivée au Canada après avoir vécu l’horreur de ce régime et trois camps de réfugiés différents, racontée par la plume sensible d’Henriette Levasseur. Ce duo improbable – une Franco-Manitobaine et une Cambodgienne que 25 ans séparent et aux parcours très différents – a uni ses forces pour livrer un récit troublant, mais nécessaire; une véritable leçon de survie et de résilience qui démontre qu’on peut ressortir plus fort des épreuves de la vie.

Il faut d’abord placer le contexte géopolitique, puisque cette période de l’histoire est très méconnue; c’est d’ailleurs ce que fait le court, mais essentiel avant-propos de l’ouvrage. Les Khmers rouges ont été au pouvoir au Cambodge pendant quatre ans, entre 1975 et 1979; un épisode qui a été extrêmement bref, mais terrible, rappelle Marc Haentjens, directeur général des Éditions David. Ce régime appliquait les principes maoïstes, mais de façon extrêmement dogmatique, en décrétant que le salut se trouve uniquement dans les campagnes. Donc ils vont vider toutes les villes, et c’est une entreprise absolument démentielle qui va être sanglante, puisque sur 7 millions et demi d’habitants, il y en a 1,7 million qui va périr durant ces quatre années-là, achève-t-il d’expliquer au sujet de cette prise de pouvoir par les paysans.

Puisque la famille d’Anouk’chet Suong est aisée et dans le domaine du commerce, elle va être rapidement ciblée par les Khmers rouges, qui s’attaquent à toutes les têtes dirigeantes et à tout ce qui ressemble à une forme quelconque de bourgeoisie. La famille d’Anouk’chet, qui se portait très bien, va être déménagée et démembrée, aussi, parce que la famille va s’éclater, ils vont tous être dispersés, raconte l’éditeur, tandis qu’Henriette Levasseur, l’écrivaine, ajoute que pour la jeune Anouk’chet, qui a cinq ans à l’époque de la prise de pouvoir par les Khmers rouges, et qui avait connu une vie entourée d’affection, d’amour et d’harmonie, leur arrivée a été assez brutale. Comme des centaines de milliers d’autres citadins, elle a dû quitter sa ville pour aller travailler dans les rizières, où les gens souffraient de faim, de soif et étaient mal logés.

Raconter l’horreur différemment

Les familles étaient séparées, et elle a vu ses parents mourir : son père a été fusillé parce que c’était un commerçant, donc un citadin bourgeois, et sa mère est tombée malade et elle est morte quand Anouk’chet avait huit ans. Elle a perdu ses frères, ses sœurs, donc elle a souffert d’un abandon, en plus de souffrir de toutes les privations, explique Henriette Levasseur au sujet de sa coautrice. Pourtant, ajoute-t-elle, elle a vécu ça avec beaucoup d’insouciance et de candeur, parce que quand on est enfant, on n’est pas conscient des réalités politiques et tout ça. C’est donc ce point de vue de l’enfant, ce regard complètement dépouillé de toute intention politique, de côté critique ou même didactique, que les autrices ont tenté d’adopter, ce qui rend le récit assez frais, finalement, alors que le contexte est assez lourd, note l’éditeur.

Le fait qu’Anouk’chet ait vécu ça comme enfant, elle a eu une conscience quand même assez limitée de l’horreur de ce qu’elle vivait. On voit l’occupation, les camps, toute cette domination et cette dictature à travers les yeux d’une enfant, ce qui est quand même très beau, très sain, très naïf. Elle est quand même très consciente du danger, de ce qui la guette, mais en même temps, pas consciente de l’horreur. Donc elle se débrouille, elle trouve des façons de s’en sortir et de composer avec la réalité, explique Marc Haentjens, qui pense que c’est sa résilience, mais aussi le fait qu’elle ait traversé cet épisode horrible alors qu’elle était une enfant qui fait qu’Anouk’chet ait survécu à cette dictature sanglante. Henriette Levasseur, pour sa part, pense que bien que l’histoire soit très noire, cette perspective enfantine apporte de la lumière et de la beauté, même de la gaieté au récit, qu’elle n’a pas voulu misérabiliste.

Parler au nom des autres

Il a été très difficile pour Anouk’chet Suong de fouiller dans sa mémoire et de remuer ces souvenirs pénibles. Il a donc fallu qu’Henriette Levasseur gagne sa confiance très lentement, et très doucement. S’étant rencontrées alors qu’elles faisaient toutes les deux du bénévolat dans un centre de soins palliatifs et que la Cambodgienne avait besoin de leçons de français, les deux ont commencé à développer une relation d’abord professionnelle, puis de plus en plus personnelle. Plus j’en apprenais sur ce qu’elle avait vécu, plus je lui disais qu’il fallait qu’elle écrive son histoire. Puis, un jour, elle m’a demandé de raconter son histoire. Moi, je lui ai offert ce que je pouvais pour raconter son histoire, et elle, par ailleurs, m’a fait un beau cadeau, parce que j’avais toujours rêvé d’écrire un livre. C’est un privilège qu’elle m’a donné, c’est un grand honneur pour moi d’avoir eu la possibilité d’écrire ce livre-là, admet Henriette Levasseur.

Mais les confidences ne sont pas toutes sorties rapidement de la bouche d’Anouk’chet Suong. Ça a pris beaucoup de temps. Parfois, je compare ça à des fouilles archéologiques : on commence sur le dessus et tranquillement, on époussette un peu pour en déterrer un peu plus, illustre l’autrice. Ayant effectué des entrevues très régulières avec Anouk’chet, qu’elle enregistrait et retranscrivait, et qu’elle a agrémentées de recherches poussées dans la littérature et les films, Henriette Levasseur explique que le tout s’est fait par couches : au début, c’était très superficiel, mais finalement, il a fini par y avoir suffisamment de matière pour faire un livre, et elle a décidé qu’elle voulait raconter son histoire, et pas seulement à ses proches, mais au nom de ceux qui n’ont pas pu raconter leur histoire. C’est une sorte de devoir de mémoire, finalement.

Se souvenir

Si le livre raconte une période assez courte – de l’enfance d’Anouk’chet Suong avant l’arrivée des Khmers rouges, jusqu’à ses deux années passées dans des camps de réfugiés, après la défaite du régime en 1979, avant de finalement émigrer au Canada –, ce qui ressort indéniablement de ce récit, tant selon Marc Haentjens qu’Henriette Levasseur, est la résilience de la Cambodgienne. Mais selon l’éditeur, c’est aussi important qu’on se souvienne de cet épisode terrible. Du point de vue du Canada, c’est quand même intéressant et instructif d’entendre le récit d’une réfugiée. On voit des réfugiés arriver ici, mais on n’est pas toujours conscients de ce qu’ils ont vécu, donc là, ça donne une bonne idée, un bon éclairage des souffrances qu’ont pu vivre ces gens-là qui arrivent ici et qu’on accueille.

Le récit Anouk’chet. Une fillette au pays des Khmers rouges d’Henriette Levasseur, d’après le récit d’Anouk’chet Suong, est publié aux Éditions David.

Alice Côté Dupuis
25 septembre 2019