«Havre» de Mishka Lavigne: Un vide à remplir

16 janvier 2019

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Havre de Mishka Lavigne

Havre

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Il y a de ces rencontres marquantes qui bouleversent et changent une vie, des gens qui aident à traverser des épreuves et qui deviennent des ports d’attache, momentanément ou pour longtemps. En écrivant sa nouvelle pièce de théâtre, Havre, publiée aux Éditions L’Interligne, l’autrice et traductrice Mishka Lavigne a souhaité mettre de l’avant l’amitié, qu’elle trouve trop peu traitée dans le théâtre pour adultes. Mais pour que ses deux personnages se rencontrent et s’entraident ainsi, il leur fallait un point commun : la solitude, le manque et le vide qui viennent avec le deuil.

Havre s’ouvre sur trois événements qui arrivent simultanément dans trois fuseaux horaires différents : sur la côte ouest, sur l’île de Victoria, un accident de voiture tue Gabrielle, la mère d’Elsie; à Ottawa, dans le quartier Côte-de-Sable, un immense trou s’ouvre dans la rue devant chez Elsie; puis, en Grande-Bretagne, Matt embarque dans son dernier vol qui le ramènera à Ottawa, après des recherches infructueuses à Sarajevo pour retrouver ses parents biologiques. C’est avec un trou béant – au sens figuré, intérieur, comme au sens propre, dans la rue – qu’Elsie fera la rencontre de Matt, cet ingénieur employé par la ville d’Ottawa pour réparer la chaussée qui, lui aussi, doit faire un deuil : celui de ne trouver aucune information sur ceux qui l’ont mis au monde, comme s’il n’avait pas de passé.

Ces deux personnages-là doivent faire le deuil de leurs parents, d’une certaine façon, chacun de leur côté, explique Mishka Lavigne, l’autrice, mais attention : il ne faudrait pas croire que c’est l’amour qui comblera le vide laissé par la perte de leurs parents. Je ne voulais pas que le personnage de Matt arrive dans la vie d’Elsie comme un prince sur son cheval blanc qui la sauve et l’aide à tout régler. Elsie règle ses affaires toute seule et Matt règle ses affaires tout seul, mais les deux se comprennent dans la quête qu’ils ont à vivre, ajoute-t-elle pour écarter toute possibilité de relation amoureuse entre ses deux protagonistes.

Pour moi, Havre, c’est un texte qui est sur ce que j’appellerais l’amitié nécessaire : les gens qu’on rencontre quand on a absolument besoin d’eux ou les gens qu’on rencontre quand ils ont quelque chose à nous faire vivre ou quand nous on a quelque chose à leur faire vivre, achève d’expliquer l’auteure, qui a imaginé son récit se déroulant à Ottawa, durant les 21 journées de congé accordées à Elsie par son syndicat pour vivre le deuil de sa mère. Elsie est la fille d’une auteure très connue, d’un monument de la littérature, et pour elle, la question se pose à savoir quelle est la différence entre le deuil privé et le deuil public?

« ELSIE – Dis-moi une chose intéressante sur toi. Pour que je puisse avoir l’impression de te connaître. Que tu sois pas juste un autre étranger qui m’offre des condoléances parce que je suis la fille de. »

Mishka Lavigne se souvient d’avoir regardé les funérailles de la princesse Diana à la télévision et d’avoir été touchée par ses fils, les princes William et Harry, qui vivaient complètement autre chose que le monde entier était en train de vivre. Doit-on faire différemment le deuil de quelqu’un qui a des fans et qui est une personnalité connue? Matt, lui, ne connait pas ses parents, il a été adopté. Autant Elsie fait face à un trop-plein d’informations, parce qu’il y a 10 millions de résultats quand on tape le nom de sa mère sur Google, autant Matt, lui, fait face à aucune information, un genre de trop-vide. Matt deviendra donc quelque peu obsédé par Gabrielle, une mère qu’on trouve lorsqu’on la cherche, contrairement à la sienne.

Elsie et Matt ont donc une histoire semblable, sur fond d’absence et de deuil, mais ils n’ont pas tout à fait la même chose à vivre, bien qu’ils le vivent ensemble en se supportant et en se comprenant. L’autrice voulait ainsi démontrer qu’il peut y avoir du beau et de la paix dans l’idée de faire le deuil. Le deuil, ce n’est pas nécessairement quelque chose qui se termine avec une belle boucle sur le dessus, au bout du congé syndical; c’est un processus qui ne finit jamais et qui se transforme, qui prend du temps, qui a besoin d’efforts pour aboutir, et qui a besoin d’être vécu de façon personnelle, aussi. Tous les deuils sont différents, et plusieurs types de deuils existent, mais Mishka Lavigne persiste et signe : il n’y a personne qui peut vous dire comment faire votre deuil de quelque chose ou de quelqu’un.

La pièce de théâtre Havre de Mishka Lavigne est publiée aux Éditions L’Interligne.

 Alice Côté Dupuis
16 janvier 2018