«Poupée de rouille» de David Ménard: Imaginer la vérité

10 octobre 2018

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Poupée de rouille de David Ménard

Poupée de rouille

 Imaginer la vérité

Après s’être intéressé au personnage de Marie-Madeleine et même de Judas dans L’autre ciel (Prise de parole) et avoir fait un clin d’œil à Charles Manson dans Neuvaines (Éditions L’Interligne), l’auteur et poète David Ménard poursuit son exploration de la vie des laissés-pour-compte de l’histoire, des mal-aimés et anti-héros pour lesquels il a une fascination, en lançant Poupée de rouille aux Éditions L’Interligne, une sorte de conte poétique imaginant une nouvelle version de l’histoire de la célèbre Marie-Josephte Corriveau, mieux connue simplement sous le nom de La Corriveau.

Il faut le préciser d’emblée : on est dans la fiction. Cependant, le point de départ de David Ménard a été les faits historiques : le fait que La Corriveau avait 33 ans en 1763, au moment où son second mari, Louis-Étienne Dodier, a été retrouvé mort dans la grange. Le fait aussi que Dodier était réputé pour avoir des mauvaises relations avec sa femme et avec son beau-père, et donc que ces deux-là ont été accusés de sa mort, après qu’elle ait été jugée suspecte, puis que le père ait jeté le blâme sur sa fille Marie-Josephte. Le fait, aussi, qu’Isabelle Sylvain, cousine de La Corriveau et ménagère engagée par son père, ait changé sa version des faits au procès plusieurs fois et qu’elle ait été accusée de parjure. Puis, bien sûr, l’exécution en avril 1763 de Marie-Josephte Corriveau et l’exposition de son corps sur la place publique pendant plus d’un mois, dans une sorte de cage de métal entourant sa dépouille.

Tout cela est historique et documenté. Tout le reste provient de l’imagination de David Ménard. Ça fait tellement longtemps que je pense à cette histoire-là que je me suis imaginé mille et un scénarios dans ma tête, depuis que je suis jeune, pour comprendre qui était cette femme-là, pourquoi elle aurait tué son mari ou pourquoi elle ne l’aurait pas tué! Finalement, j’en suis venu avec cette histoire-là : dans ma tête, La Corriveau était une femme qui était complètement amoureuse de son mari. Pour moi, c’est un meurtre par compassion qu’elle finit par faire : elle finit par tuer son mari parce qu’il est fou, explique David Ménard, fasciné par le personnage depuis son enfance, après avoir vu une dramatique télévisuelle de son histoire dans laquelle Anne Dorval interprétait La Corriveau.

Le fait que la femme n’ait pas eu droit à un procès équitable, qu’elle ait reçu un procès en anglais, par des Anglais, alors qu’elle était francophone, qu’on l’ait accusée sur des preuves circonstancielles et que le châtiment qu’on lui a imposé était celui réservé aux pires criminels en Angleterre à cette époque-là, ce qu’elle ne méritait tout de même pas, ont attisé la curiosité de David Ménard au sujet de cette histoire, et lui ont donné envie de creuser davantage. Il y a une part de mystère qui plane autour de La Corriveau; ce qui lui est arrivé, ce n’est pas clair. Il y a eu de nombreuses histoires, des récits, des légendes, et son destin demeure flou. Parfois elle est perçue comme une pauvre femme qui a été victime des mauvais traitements de son mari, et parfois elle est perçue comme une femme méchante.

Cette façon de se réapproprier ce pan d’histoire, c’est une façon pour David Ménard de redonner ses lettres de noblesse à ce personnage bien connu dans l’imaginaire collectif. Dans les œuvres qui se sont faites, on n’a pas laissé beaucoup de place à La Corriveau, c’est-à-dire qu’on ne lui a pas donné une voix. Donc je pense que c’est une des rares fois où elle peut donner sa version des faits. En tout cas, moi je donne UNE version des faits, une explication à ce qui aurait pu lui arriver. Moi j’ai voulu en faire une personne humaine, bienveillante, qui aimait éperdument son mari, ajoute l’auteur, qui voulait d’abord qu’on perçoive La Corriveau comme une femme et qu’on la voit dans son humanité, comme pour contrer toutes les histoires de sorcières entendues à son sujet.

Si Poupée de rouille – un titre qui fait référence au métal rouillé de la cage entourant la dépouille de La Corriveau et à la vulnérabilité, la fragilité de la femme qui s’est en quelque sorte fait manipuler par le système britannique qui l’a jugée, et par le système patriarcal qui n’a pas accordé de valeur à sa parole contre celle des hommes – est classé comme un recueil de poésie, David Ménard le décrit plutôt comme un conte poétique, c’est-à-dire que ça se lit comme une histoire, il y a un début, un milieu et une fin, mais il y a énormément de poésie aussi. Il y a autant de prose que de vers; c’est très hybride, comme le reste de mon œuvre. Avec ce nouveau livre, l’auteur espère d’abord divertir, mais aussi que les lecteurs imaginent une autre possibilité au destin de La Corriveau, et qu’ils se rendent compte de son humanité.

Et malgré l’apparente lourdeur du propos, David Ménard se fait rassurant : ça se termine sur une note positive, parce que La Corriveau entrevoit son destin; c’est comme si elle envisageait qu’on allait beaucoup parler d’elle. Et dans la façon dont moi je l’ai dépeinte, La Corriveau aimait tellement son mari qu’elle a obéi à sa volonté de le tuer, parce qu’il souffrait trop, et elle-même va finir par le suivre dans la mort à cause de son crime. C’est une histoire d’amour tragique, mais en même temps, c’est le destin qu’elle a choisi, achève-t-il d’expliquer.

Le recueil poétique Poupée de rouille de David Ménard est paru aux Éditions L’Interligne.

Alice Côté Dupuis
10 octobre 2018