«Sans Nimâmâ» de Melanie Florence: Petit papillon deviendra grand

23 mai 2018

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Sans Nimâmâ de Melanie Florence

Petit papillon deviendra grand

Après que sa version anglaise a récolté le Prix TD de littérature pour l’enfance et la jeunesse en 2016 et que l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a enfin permis de mettre en lumière ces dures réalités et leurs répercussions sur les survivants, familles et amis restants, il semblait tout indiqué pour les Éditions des Plaines de faire paraître Sans Nimâmâ, un album jeunesse de Melanie Florence, traduit par Diane Lavoie et illustré par François Thisdale. C’est avec une grande sensibilité et beaucoup de poésie que l’oeuvre présente une jeune fille de la nation crie ayant perdu sa mère.

C’est un très beau texte. Lorsque je l’ai lu pour la première fois, j’ai été très, très ému, nous avoue d’emblée François Thisdale, l’illustrateur de ce livre à l’histoire fort touchante, racontée de façon poétique et à l’aide de sous-entendus. C’est l’histoire d’une petite fille des Premières Nations qui, en très bas âge, a perdu sa mère. Sa mère n’étant plus là, elle vit maintenant avec sa grand-mère, qui va l’assister tout au long de sa vie, depuis le jeune âge, jusqu’à temps que la jeune fille devienne grande, se marie, et puisse voler de ses propres ailes, raconte-t-il pour décrire le cheminement de la fillette, tandis que sa Nimâmâ, sa mère, apparaît un peu dans une forme de fantôme protecteur, afin de suivre sa fille qui grandit.

Le lecteur a donc droit à deux récits se côtoyant, mais ne se croisant jamais : d’un côté, la mère parle de sa fille, mais ne peut pas la rejoindre, et de l’autre, la fille parle de sa mère, mais n’a aucune idée où elle se trouve ni même si elle est vivante. C’est vraiment une histoire particulière et très prenante, ajoute François Thisdale. Sa mère l’accompagne et la protège, si on peut dire. Mais elle raconte aussi qu’on lui a ôté sa vie, qu’on lui a ôté cette chance-là de voir sa fille, d’être près de sa fille qui grandit. Souhaitant décrier tout ce qui s’est passé avec les femmes autochtones, l’album réussit vraiment, selon l’illustrateur, à aller chercher toute la richesse de la culture autochtone, à travers différentes petites choses, et à lui faire honneur.

C’est donc avec sensibilité, avec poésie et délicatesse que l’auteure, elle-même d’origine crie et écossaise, aborde ces dures réalités. Les choses ne sont pas dites de manière crue, mais bien pour qu’on ressente qu’il y a quelque chose qui s’est passé dans la vie de cette fille-là et cette douleur-là que beaucoup de femmes ont dû et doivent encore porter, explique François Thisdale, lui-même un habitué des illustrations de textes abordant des sujets assez difficiles, comme les prisonniers d’opinion ou l’intimidation. Pour moi, faire de l’illustration, c’est aussi raconter l’histoire de ma manière, avec mes propres images et ma propre évocation de ce que je vois dans ce texte-là.

Je crois que lorsqu’on fait un album qui est illustré, c’est bien d’être capable aussi de raconter l’histoire d’une autre manière, pour ne pas nécessairement répéter tout simplement ce qui a été dit dans le texte, avance celui qui, dans ses images très atmosphériques et ambiantes, a ajouté ici des références à la culture autochtone, comme ce fameux papillon, le Kamâmakos – surnom que la mère donne à sa fille dans l’album –, et là, carrément des mots en langue crie, comme mère, papillon ou grand-mère, avec leur alphabet particulier, que les jeunes lecteurs peuvent s’amuser à repérer au fil des illustrations. Il s’agit d’une façon à la fois amusante et éducative d’éveiller la jeunesse non seulement à une culture méconnue, mais aussi à des réalités importantes.

Parce que c’est un très beau livre, bien sûr, mais il est aussi très possible qu’il vous tire quelques larmes. C’est une histoire poignante, qui vibre à l’intérieur. Je trouve que c’est vraiment un livre qui est important pour nous ouvrir un peu l’esprit et le cœur, témoigne François Thisdale. À ceux qui reprocheraient au livre d’aborder des sujets trop difficiles pour les jeunes, il rétorque qu’un enfant, si on lui parle de la mort de cette manière-là, je ne pense pas que ce soit très dur émotionnellement. Ce n’est pas un livre qui va choquer, il va plutôt toucher.

Et si certains hésitaient à le faire lire à leurs enfants pour ne pas les faire pleurer, François Thisdale insiste sur le fait que c’est l’histoire d’une petite fille qui est très forte, en fin de compte. L’histoire peut faire pleurer, c’est vrai, mais il n’y a rien de mal là. Une histoire peut être touchante et triste, on n’a pas besoin seulement de Walt Disney!

L’album Sans Nimâmâ, traduction française par Diane Lavoie de Missing Nimama de Melanie Florence, est illustré par François Thisdale et paru aux Éditions des Plaines.

23 mai 2018
Alice Côté Dupuis