«La Librairie des Insomniaques» de Lyne Gareau : S’isoler pour mieux voir la beauté

6 décembre 2017

Chaque semaine, le Regroupement vous présente
une nouveauté franco-canadienne

La Librairie des Insomniaques de Lyne Gareau

S’isoler pour mieux voir la beauté

Tout premier livre d’anticipation paru aux Éditions du Blé, La Librairie des Insomniaques est un livre de Lyne Gareau, dans lequel elle met en scène une auteure, Julie-Anne, qui elle-même imagine certains personnages, qui sont les personnages du livre, celui de Lyne Gareau. En se promenant entre ces différents niveaux, c’est aux différences entre le réel et la fiction et les frontières plutôt troubles entre les deux que Lyne Gareau nous invite à réfléchir. Ce tout premier roman de l’auteure, plein de mystère et de non-dits, a de quoi intriguer, mais laisse aussi une grande part à l’imagination du lecteur.

Bien que la librairie soit à proprement parler le cœur de ce roman, c’est plutôt l’histoire d’Alex qu’on suivra sous tous ses angles, dans La Librairie des Insomniaques. Alex est un ermite urbain qui a abandonné une vie assez parfaite, où il avait du succès auprès des femmes, un emploi intéressant, où il vivait dans un endroit branché et il savait bien s’habiller. Il avait tout, et à un moment donné, il a tout laissé tomber, tout vendu, et il est allé vivre dans un petit appartement misérable, explique en premier lieu l’auteure, Lyne Gareau, qui espère que les lecteurs se demanderont autant que ses autres personnages pourquoi Alex a tout quitté ainsi.

C’est lors d’une conférence sur Toussaint Cartier, un ermite qui a vécu sur l’île de Saint-Barnabé, près de Rimouski, que Lyne Gareau a trouvé son inspiration pour son personnage central : Les gens se demandaient pourquoi il était là, si c’était un chagrin d’amour, si c’était un truc mystique, si c’était politique, s’il souffrait d’une maladie bizarre. Et je me suis dit que le mystère de l’ermite était quelque chose qui était intéressant à explorer. Pourquoi est-ce que les gens abandonnent la société? L’intrigue de ce roman tournera donc autour de cette question, mais les autres personnages qui déambuleront autour d’Alex et qu’il rencontrera pour la plupart dans la fameuse librairie, ouverte de nuit, apporteront à leur tour leur lot de confusion et de mystère.

Parmi ceux-ci, Alex rencontrera rapidement Julie-Anne, une auteure en résidence à la librairie, et celle-ci se mettra à imaginer des vies aux autres artistes et clients de l’endroit. Donc on ne sait plus vraiment ce qui est vrai ou non, si c’est un truc que Julie-Anne a écrit ou si c’est la réalité. C’est un peu comme un dessin d’Escher, vous savez, les dessins où il y a des escaliers qui montent, montent, et à un moment donné ça descend, et on ne sait plus où ça commence ni où ça se termine, imagine l’auteure pour tenter d’expliquer l’expérience vécue tant par les personnages que par les lecteurs de son livre.

Je pense que toute la force de l’auteure – la vraie auteure, Lyne Gareau –, c’est de donner du pouvoir à son personnage d’auteure, qui est Julie-Anne. Celle-ci choisit de créer une vie aux autres personnages, et après, c’est à chacun de prendre sa part de vérité et d’invention; on ne sait pas toujours ce qui en est, et c’est ça qui est intéressant, analyse Emmanuelle Rigaud, la directrice générale des Éditions du Blé, à propos de ce premier roman, dans lequel aucun détail n’est laissé au hasard. L’éditrice se fait toutefois rassurante : malgré ses différents niveaux de réalité, La Librairie des Insomniaques demeure un livre qui se lit aisément. Oui, il y a des parts de mystère, il y a des fois où on reste un peu dans le vague, dans le bizarre, on ne comprend pas toujours ce qui se passe et on n’a pas forcément toutes les réponses, mais les scènes coulent naturellement.

Un autre élément qui fait de ce livre une lecture aussi intéressante est la poésie qui se trouve dans l’écriture de l’auteure. Bien que l’action se déroule dans un futur proche, dans une société où rien ne va plus et où l’argent a fini par tout contrôler – ce qui en fait un roman d’anticipation -, Emmanuelle Rigaud pense qu’au final, ça reste avant tout un roman poétique. Bien sûr, il y a une certaine beauté dans la nuit, qui met davantage en valeur l’aspect underground de la petite librairie, selon l’auteure, et qui apporte aussi avec elle son lot de mystère. Et c’est dans ce mystère-même que proviendrait toute la poésie, selon Lyne Gareau : je pense qu’il y a une certaine forme de poésie dans le mystère, finalement. De ne pas tout dire, ça relève beaucoup du domaine de la poésie parce que la poésie c’est toujours quelque chose d’un peu énigmatique.

Finalement, ce roman au réalisme magique, apprêté à la façon côte ouest, aux dires de l’auteure, se veut en quelque sorte une réflexion critique sur le monde dans lequel on vit et une remise en question de certains aspects de notre société. J’espère que les lecteurs verront dans mon livre la beauté et la fragilité de notre monde, conclue Lyne Gareau, tandis que son éditrice philosophe plutôt sur la décision, de nos jours, de devenir ermite : dans notre société extrêmement liée et connectée, il y a quelque chose de très beau dans ce sentiment, cette envie de liberté, d’avoir le pouvoir de se déconnecter. C’est d’ailleurs ce qu’elle invite les gens à faire : devenir des ermites comme Alex, prendre le temps de s’isoler, d’être calme et seul, et de ne pas être connecté afin d’apprécier pleinement La Librairie des Insomniaques.

Le roman La Librairie des Insomniaques de Lyne Gareau est publié aux Éditions du Blé. Un lancement du livre aura lieu au début du mois de janvier, en Colombie-Britannique.

Alice Côté Dupuis