« Zahra » de Soufiane Chakkouche :

Une réalité qui refuse de mourir

1 avril 2021
Actualité
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Zahra
de Soufiane Chakkouche :
Une réalité qui refuse de mourir

 

Avec Zahra, son troisième roman publié aux Éditions David, Soufiane Chakkouche dépeint la triste réalité des enfants engagés en tant que domestiques dans les familles aisées marocaines. Nous y suivons le destin d’Oumaya, une de ces petites bonnes à tout faire, de Zahra, sa fille née d’un viol, ainsi que de Wassim, un séduisant dealer de haschisch.

L’auteur tient à rappeler d’emblée que malgré son titre, cette œuvre raconte plusieurs histoires. En raison du titre, les gens me posent souvent des questions sur le personnage de Zahra. Mais ce roman, c’est plus que ça. C’est l’histoire de trois destins qui évoluent sur trois décennies, soit les années 1980, 1990 et 2000. Soufiane s’est penché sur des sujets sensibles qui font souvent les manchettes de l’actualité dans les pays du bassin méditerranéen depuis les dernières décennies. Il traite donc du travail des enfants, de la pauvreté et de l’immigration clandestine des jeunes Marocains vers la terre promise qu’est l’Europe.

La rue, un réservoir inépuisable d’histoires

Pour construire ce récit, l’auteur s’est inspiré de cette triste réalité du travail des enfants plus démunis au sein des familles bourgeoises – un phénomène qu’il a lui-même pu observer de près. Quand j’étais jeune, c’était un phénomène qu’on voyait partout, dans presque toutes les familles aisées. Dans ma famille proche, nous n’avions pas ça, mais quand nous étions invités chez des amis ou des voisins, nous le voyions. Nous, on était des enfants se faisant servir par des enfants, et c’était normal pour nous. L’irrégularité de la situation lui a sauté au visage une fois adulte : C’est plus tard, après avoir rencontré des gens, voyagé et vu le monde de l’extérieur de mon cocon familial, que j’ai compris.

Chakkouche se nourrit de ce qu’il voit et de ce qu’il entend pour créer ses histoires. Nous, les écrivains, sommes un peu comme des voleurs de petits bouts de vie. Ce qui m’inspire, c’est la rue. Au Maroc, la rue regorge d’inspiration et d’activités propices à l’écoute d’une histoire de fiction. Tu peux monter dans un taxi et le chauffeur va te parler. Il va te raconter des histoires. Tu peux t’asseoir dans un café et tendre l’oreille, tu vas entendre des histoires. Tu peux aller sur les places publiques, il y a des conteurs publics. Dans la rue, les histoires abondent et n’attendent que d’être racontées. L’auteur s’est dès lors inspiré de celles des fillettes que l’on peut croiser dans toute grande ville marocaine, au marché ou sur la place publique, en train de faire les courses. On les remarque, ces petites filles avec un fichu sur la tête et des sandales […]. En les voyant, tu sais que ce sont de petites femmes de ménage.

Donner une voix à ceux et celles qui n’en ont pas

Ce problème est bien présent dans la société marocaine actuelle, confirme l’auteur. Il y a une loi interdisant le travail des enfants qui a été passée, mais sur le terrain, ce n’est pas encore appliqué. Ça s’est amélioré, c’est vrai, mais il a encore du travail à faire. À travers ce roman, il a voulu mettre en lumière la réalité de ces enfants pour ainsi dénoncer ce phénomène qui n’a pas, selon lui, sa place dans la société. Ces enfants ont grandi avant l’heure, ils ont été privés de leur enfance. J’ai voulu leur donner une voix. J’avais aussi remarqué que ce phénomène n’était pas beaucoup abordé dans la littérature. Un enfant, ça doit être à l’école, ça doit jouer et s’amuser! Ça ne doit pas travailler!

Soufiane Chakkouche explore cette réalité qui pousse certaines familles à envoyer leurs enfants travailler chez les bourgeois de Casablanca. Il dépeint aussi une jeunesse qui meurt en essayant de traverser la Méditerranée sur des barques dans l’espoir d’une vie meilleure. Ce sont les maux d’une société qui se cherche. J’ai voulu montrer le problème de l’intérieur pour ainsi imprégner le lecteur. Je veux que les lecteurs ressentent ce que Zahra a ressenti, ce qu’Oumaya a ressenti, ce que Wassim a ressenti et ainsi de suite.

Sur une note plus personnelle, en écrivant cette fiction dramatique, Chakkouche cherchait à se libérer de ce qu’il appelle la « malédiction des auteurs de polars ». Les écrivains, lorsqu’ils entrent dans cette case de l’auteur de romans policier, ils ont de la difficulté à en sortir. J’avais cette peur d’être pris dans la case de l’écrivain de polars. Il voulait se prouver à lui-même qu’il était capable d’écrire autre chose. Et c’est ce qu’il a réussi à faire haut la main en publiant ce roman : il aura ainsi pu vaincre sa peur!

Le roman Zahra de Soufiane Chakkouche est paru aux Éditions David aux formats papier et numérique.

Julien Charette
31 mars 2021