Critique du roman Le legs d'Eva

Une œuvre qui dépeint effroyablement bien le « génocide canadien »

27 septembre 2021
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En août 2021,

plongez dans Le legs d’Eva
de Waubgeshig Rice
paru chez les Éditions David

Catherine Lemire est Fransaskoise et Cri. Elle a fait des études en littérature et anime une émission de radio francophone à Saskatoon. Fonctionnaire fédérale, elle connaît bien l’Ouest et le Nord du pays.

Une chance que le roman autochtone Legacy de Waubgeshig Rice, paru en 2014, fût traduit en français et publié dans cette version, intitulée Le legs d’Eva, en 2017. La littérature autochtone canadienne est plus que jamais nécessaire afin que les lecteur(trice)s puissent jouir des différentes perspectives qu’offre celle-ci. Rendre cette littérature accessible en français tout en préservant son essence originale est un autre défi que la traductrice Marie-Jo Gonny a su relever avec succès.

Le legs d’Eva raconte brièvement l’histoire d’une jeune femme autochtone ambitieuse, grande, élégante, intelligente… et à l’avenir prometteur. La protagoniste Eva Gibson raconte ses expériences de dépaysement culturel après qu’elle eut quitté sa réserve natale du nord de l’Ontario pour entreprendre des études à Toronto. L’adolescente s’ajuste bien à sa nouvelle vie urbaine : Eva est saine et studieuse – elle est un modèle pour ses frères et sœurs qui habitent toujours la réserve. Dès le début du roman, on s’attache au personnage éponyme et à son cheminement; l’intrigue, qui débute à la fin des années 1980, et les descriptions précises du narrateur sont si bien tournées que le(la) lecteur(trice) s’y sent déjà projeté(e) dès les prémices. Point culminant et dévastateur dans le récit, le meurtre d’Eva est présenté à la toute fin de la première partie du roman. On en prend connaissance de manière inattendue, on le reçoit comme un coup de poing à l’estomac… et aïe! on peine à s’imaginer une suite.

J’ai beaucoup apprécié la composition du roman : en six parties chronologiques, on explore le traumatisme et le train de vie respectifs des frères et de la sœur d’Eva au fil des saisons. On y voit reflétés des éléments de culture et de langue anishinaabes et ojibwées, mises en relief tout au long du roman. Les récits des enfants Gibson sont habilement entremêlés de retours en arrière. Ce procédé donne l’occasion au(à la) lecteur(trice) de se sentir en intimité avec chaque personnage, ce à quoi je ne m’attendais pas après avoir lu la première partie. Je me suis donc glissée dans la peau de chacun(e) et ai pu partager ses souvenirs d’enfance, lesquels donnent beaucoup de profondeur à la vie actuelle décrite dans chaque cas. Rice nous transporte dans les années 1990 avec la musique, les styles vestimentaires, coiffures et technologies de l’époque, les échanges en slang sur la rez (la réserve), peignant en définitive un portrait très juste, comme s’il relatait sa propre jeunesse et sa communauté d’alors. C’est à se demander combien des faits réels auront inspiré la trame du roman ou même y auront été transposés; l’atmosphère de deuil qui teinte la totalité de l’œuvre est d’une vraisemblance épouvantable.

Bien que le registre plus ou moins soutenu de la narration semble parfois trop contraster avec le dialogue familier des personnages, j’adore comment la traductrice a collé de près à certaines expressions de l’original en anglicisant ses tournures, donnant un ton plus vrai que vrai au dialogue : « Fille, j’ai putté-up avec d’la bullshit en cours aujourd’hui… » (p. 45). Ici, on fait référence à cette même bullshit qui poussera la protagoniste à faire un choix hors de l’ordinaire et, par conséquent, la mènera à son destin tragique. Il faut alors parler du fameux mot en « r », le racisme, un thème qui est mis en valeur dans cette œuvre avec une subtilité efficace. L’auteur décrit avec justesse les attitudes racistes qui prédominaient au sein des institutions scolaires, pénales, et de détention de l’époque, et qui y sont toujours présentes aujourd’hui.

Rice aborde en outre le thème – choquant s’il en est – des femmes et filles autochtones disparues ou assassinées. Il illustre avec souplesse les parcours difficiles liés aux traumatismes de ses personnages, et aussi leur résilience. J’espère que ce roman secouera suffisamment les lecteur(trice)s pour les inciter à porter attention à un fléau canadien qui persiste depuis le début de la colonisation sur « l’Île de la Tortue »; cet ouvrage littéraire sensibilise son auditoire tout en offrant une lecture plaisante, accrocheuse et bouleversante. Je dis hiy-hiy et miigwech à Rice, pour avoir créé une œuvre autochtone moderne, touchante, et bien conçue qui devrait être lue de tous et toutes, en particulier de celles et ceux qui apprécient la fiction canadienne ou songent à faire un pas vers la réconciliation.

Catherine Lemire