« Raoul, tu me caches quelque chose » de Claire Ménard-Roussy : Respecter l’histoire

9 décembre 2019

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Raoul, tu me caches quelque chose de Claire Ménard-Roussy

Respecter l’histoire

 

Raoul, tu me caches quelque chose

Dès qu’elle a lu une nouvelle surprenante le concernant dans le journal North Bay Nugget, Claire Ménard-Roussy s’est intéressée au personnage de Raoul Denonville. Cet homme des bois discret, arrivé en 1915 à River Valley, dans le Moyen-Nord de l’Ontario, cachait un grand secret, et ce n’est qu’un an après sa mort que celui-ci fût révélé. Désirant comprendre comment il a pu vivre sa vie et côtoyer des gens de près sans éveiller les soupçons outre mesure, l’autrice a effectué des recherches approfondies qui ont mené à l’écriture de Raoul, tu me caches quelque chose, son tout premier roman, publié aux Éditions Prise de parole.

Probablement venu du Québec – c’est du moins l’impression que les gens de River Valley avaient –, Raoul Denonville est arrivé dans le village ontarien de River Valley en 1915, accompagné de son ami, Wilfred Jean. Ensemble, ils ont commencé à trapper et à travailler dans les camps de bûcherons, surpris, mais néanmoins satisfaits de voir qu’ils pouvaient vivre dans cette communauté en français. Les gens en savaient très peu sur eux : la plupart les prenaient pour des déserteurs – il y en avait beaucoup, à cette époque, qui venaient se cacher dans les camps de bûcherons du Nord. Ils se sont dit que c’en étaient d’autres, mais les gens se mêlaient de leurs affaires, personne ne les questionnait, raconte Claire Ménard-Roussy, qui a interviewé pas moins de 13 personnes – dont la doyenne avait 94 ans ! – pour reconstituer le fil des événements.

Son compagnon Wilfred Jean a beau être parti après un certain temps, Raoul Denonville est toujours resté à River Valley, où il vivait discrètement, un peu à l’écart, en piégeant des animaux et en travaillant dans le bois. Il y a des gens qui ont dormi avec lui dans des camps de bûcherons pendant des mois et qui n’ont jamais soupçonné la moindre chose. Son médecin, à sa mort, a avoué qu’il était au courant et qu’il lui a demandé à plusieurs reprises pourquoi il tenait à vivre de cette façon-là, mais qu’il n’a jamais eu de réponse. Il a cependant respecté son secret, tout comme le Père Bradley, qui était également au fait de la situation, décrit l’autrice, impressionnée par le respect auquel Raoul a eu droit de la part des villageois. Ce n’est qu’une année après la mort du personnage que la nouvelle est sortie dans le journal de North Bay.

Comment aborder cette histoire fascinante ?

Dans le roman, j’ai pensé d’abord aux gens de la région, qui avaient déjà pris connaissance du secret de Raoul dans le journal. Ce qu’eux voudront savoir, c’est comment ça a été quand même possible pour cette personne-là de vivre avec un tel secret pendant toutes ces années, dans des situations où il côtoyait des gens d’assez près, par exemple dans les camps de bûcherons. Mais pour les autres personnes qui ne connaissent pas l’histoire, est-ce que je voulais qu’ils lisent mon livre en pensant que c’est simplement le récit d’un trappeur et bûcheron ? Je trouvais que ça n’avait pas d’intérêt, explique Claire Ménard-Roussy, qui révèle donc le secret de Raoul Denonville au début de la deuxième partie de son roman, afin que tous les lecteurs soient dans le coup, qu’ils puissent apprécier chaque détail, lire entre les lignes et essayer de comprendre la façon dont cette personne a vécu sa vie.

Afin d’être en mesure de décrire la vie de Raoul en détail, tant en ce qui a trait à ses relations avec le Docteur Patenaude et le Père Bradley ou à ses visites au village afin de faire des provisions, qu’à ses années de travail dans les camps de bûcherons ou à ses activités de trappe – qui s’occupait de vendre ses fourrures, et à quel endroit ? –, l’autrice a appelé des amis qui sont encore dans la région pour leur demander si, par hasard, ils connaissaient des gens qui vivaient encore et qui avaient côtoyé Raoul. J’ai appelé une première personne, qui m’a ensuite donné le nom de plusieurs autres personnes qui ont habité dans le village ou à la campagne, pas très loin de chez Raoul, des gens qui l’ont connu en tant que trappeur, etc.

Bien qu’elle ait dû broder autour de certains détails en usant de son imagination, Claire Ménard-Roussy assure que tous les personnages mis en scène dans son roman ont réellement existé, et comme son récit se déroule entre 1915 et 1971,ce sont des personnes encore vivantes, qui ont pu me donner leur point de vue là-dessus, leur perspective, leurs anecdotes, etc., à l’exception de Raoul lui-même, ainsi que du Docteur Patenaude et du Père Bradley, qui sont tous les trois décédés. Elle a toutefois pu rencontrer le fils du Docteur Patenaude, afin de récolter autant de descriptions possibles de l’homme et ainsi bien pouvoir camper son personnage.

Bien des mystères demeurent

Si l’autrice revient sur le respect dont a bénéficié Raoul, même après sa mort, elle avoue aussi qu’il continue d’exister toutes sortes de mystères autour de sa personne : d’abord, est-ce qu’il s’appelait vraiment Raoul Denonville ? J’ai fait des recherches de part et d’autre, mais je n’ai rien pu trouver, affirme-t-elle, consciente qu’à l’époque, cela devait être beaucoup plus facile qu’aujourd’hui de changer d’identité, car ils n’avaient probablement pas à produire toutes sortes de papiers pour obtenir leur permis de trappe, par exemple. Selon moi, c’est parce qu’il n’était pas accepté dans son patelin qu’il a quitté pour s’établir ailleurs. Il pouvait ainsi recommencer à zéro et vivre comme il avait choisi de vivre, en étant traité avec respect.

Bien sûr, le fait d’apprendre la réelle identité de Raoul Denonville et d’où il provient ne permettra pas forcément de mieux connaître ou de mieux comprendre le personnage. Voir comment la personne vit de jour en jour, comment elle interagit, comment elle parle et comment elle se présente, c’est plus important que n’importe quoi : c’est vraiment respecter l’essence de la personne, admet Claire Ménard-Roussy, qui lance néanmoins un appel, à la fin de son livre, à quiconque aurait des pistes qui pourraient l’aider à connaître un peu plus Raoul.

Le roman Raoul, tu me caches quelque chose de Claire Ménard-Roussy est paru aux Éditions Prise de parole.

Alice Côté Dupuis
9 décembre 2019