«Premier quart» de Véronique Sylvain : Regarder d’où l’on vient pour comprendre qui l’on est

2 octobre 2019

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Premier quart de Véronique Sylvain

Regarder d’où l’on vient pour comprendre qui l’on est

Premier quartLorsqu’elle a voulu faire sa thèse de maîtrise en création littéraire sur le Nord – le nord de l’Ontario qui l’a vu grandir et évoluer pendant une vingtaine d’années – Véronique Sylvain s’est rendu compte que sa vision du Nord était peut-être trop restreinte, et qu’il lui faudrait lire plus d’auteurs et de spécialistes sur la matière. Avec une thèse en recherche qui a nourri son écriture et son imaginaire sur le sujet, plusieurs voyages, de Sudbury à Sept-Îles en passant par Tadoussac et Kapuskasing, et quelques introspections, l’autrice était prête à se révéler et à livrer Premier quart, son tout premier recueil de poésie, publié aux Éditions Prise de parole.

Bien sûr, même s’il s’agit de la thématique centrale, ses poèmes ne parlent pas exclusivement du Nord : l’autrice nous amène aussi avec elle à Ottawa, et elle aborde l’identité féminine, le rapport au corps, en plus de parler beaucoup de nature et de s’intéresser aux réalités vécues dans le rude climat nordique. La nature et l’écriture m’ont permis de comprendre d’où je venais, de mettre en mots le milieu dans lequel j’ai grandi, et aussi d’essayer de comprendre, à travers l’écriture, ce que les gens qui travaillent dans les mines, par exemple, pouvaient vivre. L’écriture m’a aussi permis de comprendre mon héritage familial et littéraire, explique Véronique Sylvain, qui avoue avoir lu très peu d’auteurs franco-ontariens durant sa jeunesse, et avoir découvert Patrice Desbiens seulement à la fin du secondaire, ce qui lui a fait réaliser qu’il était possible d’être originaire du nord de l’Ontario et d’écrire.

Quand je suis arrivée à Sudbury, j’ai découvert des poètes, des auteurs franco-ontariens, dont Patrice Desbiens et Michel Ouellette, et j’ai vraiment eu un éveil culturel pendant mon baccalauréat, a-t-elle révélé, ajoutant néanmoins que c’est plutôt en sortant de ce milieu, en n’étant plus à Kapuskasing ou à Sudbury, qu’elle a pu écrire sur le Nord. On dirait que c’est quand j’étais à l’extérieur de cette zone-là que j’arrivais mieux à la comprendre ou plutôt que j’essayais de me l’expliquer à travers l’écriture. Écrivant selon ses inspirations pendant une dizaine d’années – durant son baccalauréat et sa maîtrise, à son arrivée à Ottawa; bref, durant la majeure partie de sa vingtaine et au début de sa trentaine –, l’autrice a dû se rendre à l’évidence, à un certain moment, qu’il lui fallait un fil conducteur à son recueil, et qu’il faudrait qu’elle fasse des choix. C’est ainsi que les thématiques du Nord et de l’hiver se sont imposées.

Faire voir le paysage et raconter le ressenti

Ce qui ressort beaucoup du recueil, ce sont certains lieux et paysages, et beaucoup de nature, qui se retrouve partout : j’essaie toujours de mêler la nature aux réalités, mêler la nature au corps, aussi, et aux sentiments. Véronique Sylvain affirme avoir une histoire pour chacun des textes qu’elle a écrits. Il y a des gens qui ne le savent pas qu’ils m’ont inspiré certains textes, il y a des événements qui sont arrivés, en plusieurs années, et qui ont nourri des textes, et il y a des gens que j’ai aimés, explique-t-elle, ajoutant que son recueil possède une section davantage ancrée dans l’intime.

« un amas
de métaux
obscurs

Recouvre
le côté droit
de ma tête.

j’en extrais
mes idées

les rends
malléables

les fais fondre
avec le réel. »

(Extrait de Premier quart, de Véronique Sylvain)

Si une section parle aussi explicitement de Sudbury, l’autrice n’a pas senti le besoin de nommer tous les lieux qui l’ont inspirée, que ceux-ci soient reconnaissables pour les gens ou pas. Je pense qu’on voyage avec les images, sans nécessairement avoir besoin de la toponymie des lieux dans chaque texte, affirme celle qui accorde une belle place au fleuve Saint-Laurent et à la Côte-Nord dans son recueil.

C’est aussi tout l’imaginaire du Nord et de ses travailleurs miniers que Véronique Sylvain explore dans certains textes, dont un qui parle de mon frère et du legs qu’on a eu. À un moment donné, je me sentais un peu impuissante par rapport à son travail – je me disais qu’il travaillait fort, que c’était dur, tandis que moi j’étais dans un bureau à l’air conditionné, dans un travail plus intellectuel – et souvent, quand il y avait des articles qui parlaient d’accidents dans des mines à Sudbury ou dans le Nord, j’angoissais sur le fait qu’il soit arrivé quelque chose à mon frère, raconte l’autrice. S’il ne servait à rien de s’inquiéter puisqu’elle ne pouvait pas faire grand-chose, en étant à Ottawa, la poétesse a un jour laissé tomber quelques vers :

« je reste cette crainte à l’autre bout du téléphone
À l’autre bout d’un crayon à mine »

(Extrait de Premier quart, de Véronique Sylvain)

Tandis que lui était dans la mine en train de travailler et qu’elle était dans son bureau, dans un café ou dans son salon, un crayon de mine à la main, elle a réalisé que la seule chose qu’elle puisse faire, c’est d’écrire là-dessus. Et c’est ce qu’elle a fait.

Le recueil de poésie Premier quart de Véronique Sylvain est publié aux Éditions Prise de parole.

Alice Côté Dupuis
2 octobre 2019