« Mon père, Boudarel et moi » d’Aristote Kavungu : Une question sans réponse

10 juin 2020

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Mon père, Boudarel et moi d’Aristote Kavungu :
Une question sans réponse

 

Mon père, Boudarel et moiComment devient-on un criminel contre l’humanité? Ce questionnement est le point de départ du roman coup de poing Mon père, Boudarel et moi. Cette œuvre d’Aristote Kavungu, publiée aux Éditions L’Interligne, est en nomination pour le Prix Trillium 2020.

Ce roman-essai aux allures autobiographiques aborde deux événements marquants de la vie d’Aristote Kavungu. Ce dernier y raconte le retour de son père de captivité et sa rencontre avec Boudarel. Le retour du paternel est un souvenir d’enfance que l’auteur a dû recouper avec des informations glanées auprès de sa famille et de son entourage. Mon père a été arrêté et retenu dans un camp de prisonniers à Stanleyville, au Congo. Et quand il est rentré après dix mois de captivité, il a raconté cette histoire-là aux gens. Nous, on était enfants, on entendait ce qu’il disait aux gens et on essayait de trouver du sens à ça, mais on était trop petits.

La rencontre de Kavungu avec Georges Boudarel, accusé de crimes contre l’humanité, s’est produite lorsqu’il était étudiant à Paris. Cette rencontre est un concours de circonstances, puisqu’il avait oublié son porte-monnaie dans une cabine téléphonique. Je l’ai appelé ; bizarrement, il n’avait pas changé de numéro de téléphone, malgré le fait qu’il était partout à la télé et que beaucoup de ses victimes parlaient en mal de lui.

La violence de l’être humain

Avec la captivité de son père et l’histoire de Boudarel, Kavungu touche à la souffrance, à la résilience ainsi qu’à la condition humaine. L’être humain a quelque chose en lui… on a tous en nous une part de violence : c’est la chose au monde la mieux partagée. En même temps, le thème de la résilience est présent aussi, parce que j’ai salué la résilience de mon père. Il a fait comme si de rien n’était, mais je sais qu’au fond il en souffrait encore.

Avec Mon père, Boudarel et moi, l’auteur a cherché à montrer une facette sombre de l’être humain. Au-delà des photos instantanées de la souffrance de mon père, en parallèle avec celle des victimes de Boudarel, je veux vraiment que les gens lisent un livre qui leur permette de « déshabiller » un peu l’être humain. De voir la vraie nature des Hommes, en quelque sorte.

Une question sans réponse

Ma question principale pour Boudarel a été la suivante : comment devient-on criminel contre l’humanité? Je veux savoir comment on va aussi loin dans l’horreur. Comme on peut s’y attendre d’un homme tel que Georges Boudarel, celui-ci n’a jamais répondu à la question d’Aristote Kavungu. Je n’ai pas eu beaucoup de réponses satisfaisantes de sa part; soit il m’évitait, soit il bottait en touche, mais ce n’est pas ce que j’attendais de lui. C’était très difficile de lui tirer les verres du nez. Philosophe, l’auteur m’a avoué qu’au fond, le silence de Boudarel signifiait son ignorance sur le sujet. Je suis sûr que lui-même ne savait pas pourquoi il était devenu un criminel contre l’humanité.

Malgré que l’auteur n’ait pas trouvé la réponse à sa question, l’écriture de ce livre lui a permis de faire une introspection. J’ai écrit ce livre pour essayer d’exorciser, je dirais, tous les démons qui me poursuivaient. Je me posais beaucoup de questions sur comment mon père a fait pour vivre ça. Comment est-ce que quelqu’un a pu faire ça, à mon père ou à quelqu’un d’autre ? J’ai écrit ce livre comme un défouloir et pour exorciser tout ce que je pouvais avoir comme angoisse.

Une nomination dans un contexte particulier

Lorsque je lui ai parlé de sa nomination au Prix Trillium 2020, Kavungu semblait assez content et ravi. Ça fait toujours plaisir, parce qu’une nomination, au-delà du prix, du prestige, de l’honneur et tout ça, ça vient consacrer une façon d’écrire. Pour un écrivain, c’est quand même bien.

Comme c’est le cas pour beaucoup d’entre nous, Aristote supporte mal l’actuelle période de confinement. La nomination aidera néanmoins à faire rayonner son œuvre, malgré les conditions actuelles. Cette nomination-là ne m’a pas aidé à supporter le confinement. Je ne peux pas sortir pour faire la promotion de mon livre, mais la nomination le met en valeur. Les gens vont lire et partager l’histoire.

Dans le contexte actuel, la cérémonie pour le Prix Trillium 2020 sera exclusivement virtuelle. J’ai demandé à Aristote Kavungu ce qu’il pensait de ce format, et il a semblé ambivalent. D’une part, le format virtuel rend la cérémonie plus impersonnelle, et d’autre part cela donne un plus grand accès à l’événement. Les gens pourront la visionner de partout, que ce soit chez moi, que ce soit à Paris où j’ai de la famille et beaucoup d’amis, ou que ce soit ici. Tout le monde aura accès à ça, alors que normalement, c’est sur invitation seulement. Cette cérémonie toute virtuelle démocratisera plus que jamais le Prix Trillium et assurera un plus grand rayonnement.

Le roman Mon père, Boudarel et moi d’Aristote Kavungu, en nomination pour le Prix Trillium 2020, est paru aux Éditions l’Interligne, en format papier et numérique.

Julien Charette
10 juin 2020