Critique de «Memoriam» par Thibault Jacquot-Paratte

Memoriam : quelques notes sur les débuts littéraires de Michel Picard

25 mai 2021
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En mai 2021,

plongez dans Memoriam,
de Michel Picard
paru aux Presses de l’Université d’Ottawa

Né en Acadie (N.-É.) en 1993, Thibault Jacquot-Paratte publie depuis une dizaine d’années des poèmes et des nouvelles, en revues et en anthologies, en français ainsi qu’en anglais. En 2016-2017 paraissent ses trois premières pièces de théâtre à Paris (une d’entre-elles sera représentée à Halifax en 2020), et en 2020 parait son recueil de poésie Cries of somewhere’s soil à Allahabad en Inde. Également musicien lorsqu’il en a le temps. Il a pu co-réaliser plusieurs courts et moyens métrages. Voyageur compulsif, il a étudié et vécu dans une dizaine de pays. Il détient une licence et une maitrise en études nordiques de la Sorbonne.

Par Thibault Jacquot-Paratte

 

Memoriam de Michel Picard est un roman semi-contemporain, semi-science-fiction, aux thèmes engageants et aux multiples qualités. Tout d’abord, les personnages en sont admirablement construits. Il y a des romans où les personnages sont oubliés une fois le livre fermé – ce n’est pas le cas ici. D’ailleurs, mon personnage préféré, celui de Germaine, est on ne peut plus secondaire, mais très attachant.

Une autre chose qui m’a plu, c’est l’humour qui parsème le récit; par exemple, la scène de bar au chapitre 12. C’est dire si l’auteur de Memoriam ose badiner! Bien que je n’aie pas ri à chaque passage comique, j’ai trouvé les blagues agréables : elles allègent le ton, ajoutant aux qualités humaines du livre. À mon avis, Picard a gagné son pari : ni le côté dramatique ni le côté suspense du roman ne sont compromis par le comique; ils en sont mêmes enrichis.

Autre aspect très réussi du roman, son côté « visuel ». À ce titre, le style d’écriture ici m’a rappelé le style nouveau roman, sans que Memoriam s’inscrive pour autant dans cette mouvance. J’ai trouvé certaines scènes particulièrement bien « observées » dans les mouvements et les gestes des protagonistes. La fin du chapitre 7 en est un bon exemple. L’aspect visuel des scènes, sans reposer sur de longues descriptions, est donc par moment fort réussi.

Sur une note plus personnelle, j’ai apprécié que l’auteur emploie ses propres mots pour raconter. Il écrit, par exemple, « chaudrons » pour désigner des « casseroles ». Si ça peut avoir l’air bénin, j’ai bien goûté cette familiarité avec le langage.

Cela dit, quelques éléments auraient bénéficié d’une attention plus poussée… des détails – si petits soient-ils – qui m’ont fait décrocher à l’occasion. Par exemple, au premier chapitre, l’auteur fait mention de transactions en Euros, à Paris, en 1990. Or l’Euro n’y a pas été en usage avant 1999. Page 64, l’auteur emploie le terme « antisociaux » alors qu’il cherchait de toute évidence à dire « asociaux ». De tels accrocs dans la nuance, ainsi que des répétitions indésirables (p. ex., en page183, « […] le place en plein centre d’une place publique. ») auraient pu être évités.

Et de même pour plusieurs incohérences. Un premier exemple pourrait être le délai que prennent les chercheurs pour parviennent à leurs découvertes : « quelques semaines » pour réaliser des exploits scientifiques, voilà qui m’apparaît peu réaliste, et donc peu engageant. Ensuite, le fait de ne jamais en apprendre suffisamment sur les personnages de terroristes m’a dérangé. Nous savons que l’un d’eux a un parent égyptien et un parent irakien, que ces derniers sont des opposants au gouvernement irakien (donc, ne sont-ils pas Irakiens?). Malgré maintes références à « leur peuple », « leur cause », « leur oppression », le lecteur n’a aucune idée de qui sont ces protagonistes. Si le roman s’était voulu moins réaliste, cette lacune ne m’aurait peut-être pas perturbé. Mais comme on évolue dans un cadre réel – on est à Paris, à Montréal, on discute avec des gens aux États-Unis, en France, etc. –, cela m’est apparu comme un manque de consistance de personnages pourtant clés du roman. Certes, on les sent nuancés, on sent que leur mal prend racine dans les affres du colonialisme. Cependant, il est difficile de sympathiser avec eux. Sont-ils kurdes, membres de regroupements comme le PKK, ou palestiniens, membres du FPLP ? Font-ils partie d’un groupe théocrate tel que l’État islamique ? Le savoir n’aurait en rien excusé leurs méthodes (il n’y a pas d’excuse ou de raison valable pour faire exploser des gens), mais aurait facilité la compréhension du lecteur et défini mes sentiments à leur égard. Sur toute la première moitié du roman, je ne suis absolument pas parvenu à résonner avec les arguments des terroristes, n’ayant aucune idée de qui ils étaient, sauf de « gros méchants ».

Une histoire à la croisée de la science-fiction et du récit contemporain, comme saurait le faire un bon film de suspense américain.

Quelques réserves encore : notamment, le style d’écriture, qui se veut très facile d’abord pour tout type de lectorat, m’est paru un peu simpliste. J’aurais apprécié un style plus « excité », c’est-à-dire plus complexe, ou plus minimaliste, selon le contexte.

Enfin, le fait que le texte comporte des éléments de science-fiction situés dans un passé récent m’a déplu. Tout lecteur, toute lectrice, sera d’emblée investi(e) d’un souci inconscient de vérisimilitude. Qu’est-ce qui fait que l’on va croire à une histoire et pas à une autre? On dit que le fantasy et la science-fiction sont les genres les plus exigeants en matière de vraisemblance, étant donné le cadre qui ne se veut pas réaliste. Il faut néanmoins que tout semble vrai (crédible), quoique en dehors de la réalité connue. Par conséquent, il faut un dispositif qui permette au public de croire à l’étrange ou à l’extraordinaire. C’est pourquoi tant de récits de science-fiction se passent dans des mondes éloignés, des dimensions parallèles ou un futur lointain. Il existe des genres qui relèvent de la rétro-science-fiction (steampunk, dieselpunk, etc.) et où l’intrigue comporte des éléments de science-fiction dans un univers calqué sur notre passé. La rétro-science-fiction plante souvent le décor dans un passé alternatif (p. ex., les jeux vidéo Wolfenstein, où les nazis remportent la Deuxième Guerre mondiale grâce à des projets scientifiques secrets), ou du moins dans un passé « assez » lointain pour qu’il desserve une esthétique connue mais introduise une « dimension » semblablement parallèle. Le genre dieselpunk, par exemple, se calque sur la période allant des années 1920 aux années 1950, faisant parfois écho à la science-fiction issue de cette époque en en suivant les normes esthétiques. Dans Memoriam, il ne s’agit ni de science-fiction futuriste, ni de rétro-science-fiction; il s’agit de technologie très avancée… dans notre passé récent. Bien que le livre est paru en 2020, le récit campé en 2015 propose une technologie bien plus avancée que celle que nous connaissons actuellement. Pourquoi ne pas situer la narration six ou dix ans dans l’avenir? Un des thèmes centraux du roman – le terrorisme islamique – était tout aussi actif dans les années 2000 qu’en 1990, voire plus. Malgré tout, les allers-retours dans le temps du récit m’ont paru finement maîtrisés.

En somme, en dépit de ses quelques défauts, ce roman facile à lire et accessible aux lecteurs et lectrices de tous niveaux raconte une histoire à la croisée de la science-fiction et du récit contemporain, comme saurait le faire un bon film de suspense américain. L’objet livre a lui-même une mise en page très agréable, une reliure et un travail graphique d’excellente qualité (c’est un beau livre!).

 

Pour en savoir plus...

Memoriam

Plongez dans un thriller scientifique avec le roman Memoriam de Michel Picard publié chez les Presses de l’Université d’Ottawa.

Philippe, jeune neurologue, consacre sa carrière à la maladie d’Alzheimer. Sa seule motivation : prouver l’innocence de son père, atteint d’Alzheimer, d’allégations de complot terroriste, qui a coûté la vie à sa mère. 

Son acharnement l’amène à transgresser certaines limites au grand désespoir de sa sœur aînée, qui cache aussi un important secret.

Les avancées lentes et difficiles du chercheur prennent une tournure inédite à la rencontre du directeur d’une entreprise spécialisée en neuroscience. Encouragé par l’apport de la société, dont l’ajout d’un patient quelque peu mystérieux, Philippe fait finalement les percées qu’il espérait. 

Nonobstant, Philippe pousse encore plus ses techniques de recherche sur la mémoire et pour protéger la vie, déjà fragile, de son père. Réussira-t-il à trouver le véritable terroriste dont l’identité se cache quelque part dans les ténèbres cérébrales de ses deux patients ?

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