« Le rôdeur de nuit » de Drew Hayden Taylor : du gothique autochtone

18 novembre 2020

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Le rôdeur de nuit de Drew Hayden Taylor :
Du gothique autochtone

Le rôdeur de nuitAffectée par le départ de sa mère, Tiffany, une Anishinaabe de seize ans, cherche à prendre en main son existence sous l’égide de son père et de sa Mamie Ruth, dans la réserve fictive de Lac-aux-Loutres, dans le centre de l’Ontario. Son quotidien déjà difficile sera doublement chamboulé par l’arrivée de Pierre L’Errant, un chambreur hébergé au sous-sol de sa maison. C’est ce que nous raconte Drew Hayden Taylor dans son premier roman jeunesse, Le rôdeur de nuit, une traduction française d’Eva Lavergne publiée cet automne aux Éditions David.

Ce livre propose une histoire à la croisée des légendes autochtones et du surnaturel, brossant un tableau teinté de gothique. L’auteur a donné à son livre le sous-titre « Un roman gothique autochtone » parce que dès qu’on a un vampire, on entre dans l’esthétique gothique. Le personnage de Pierre L’Errant, en plus d’avoir des pouvoirs surhumains, porte un long manteau noir et est habité par une grande mélancolie dans son quotidien. Il a aussi une certaine lassitude envers la vie, parce qu’après une si longue errance (plus de trois siècles), il a perdu le goût de vivre. Un livre qui pourrait s’apparenter vaguement à la célèbre trilogie Twilight, mais qui se veut davantage un conte philosophique qu’une intrigue romantique. On comprend au fil de la lecture que c’est à l’époque de la conquête européenne que L’Errant a autrefois vécu sa propre enfance et son adolescence ici même, sur ces terres aujourd’hui devenues une réserve ontarienne. Une histoire comme seul Drew Hayden Taylor sait en façonner, aux dires d’Eva Lavergne.

Un inclassable

Le rôdeur de nuit se distingue de par son originalité dans le ton et le propos : notamment, l’écriture de Drew Hayden Taylor échappe aux catégories conventionnelles pour ce qui est de son public cible. Dans son précédent roman classé pour tous, il faisait quand même appel à l’enfant en chacun de nous. Cette jeune personne au fond de nous, elle aura toujours les mêmes rêves et les mêmes aspirations. Elle voudra croire aux dimensions magique et symbolique de son quotidien autrement banal ou frustrant. Même dans ses personnages âgés, on voit qu’il reste encore beaucoup de leur adolescent intérieur. Et c’est en maître conteur que Taylor a le don de rassembler tous ces publics, comme autour d’un feu. Pour moi, que ce soit un roman pour adultes ou pour ados, ça touche à quelque chose d’intemporel et d’universel qui résonne en nous peu importe notre âge. C’est en ce sens qu’il s’agit en quelque sorte de contes philosophiques.

Les romans de Taylor ont aussi en commun d’illustrer les rapports intergénérationnels au sein des communautés autochtones. Ici, Tiffany, protagoniste principale, vit avec son père et sa grand-mère, chose qui n’est pas rare dans les réserves. Les aînés jouent encore un rôle important chez les Premières nations, car ce sont eux qui portent la mémoire du peuple. Les relations entre Autochtones et non-Autochtones composent aussi une des lignes de trame du roman, puisque Tiffany entame une relation amoureuse avec un garçon blanc de son école secondaire, tandis que sa mère a refait sa vie en Alberta, elle aussi avec un homme blanc, un an après avoir divorcé et quitté la réserve. Tiffany est alors confrontée à ce choc des cultures. Deux cultures qui se comprennent plus ou moins, mais qui tentent de le faire.

Voir au-delà

Même si son peuple a subi de nombreux sévices au cours des siècles passés, l’auteur parvient à y jeter beaucoup de lumière. Son regard sur l’histoire est posé, empreint de sagesse et d’ironie. Il a beaucoup d’humour, de finesse, nous dit la traductrice. Il n’y a pas d’apitoiement, ici, sur les questions concernant les conditions de vie dans une réserve. Taylor apporte de la légèreté, de la magie. Ça fait du bien ça, ça donne espoir! Il nous montre comme ça que la tradition (longtemps orale) de ses ancêtres, celle du conte comme outil de réflexion, de travail sur soi et de résilience, n’est jamais morte. Elle est toujours là. C’est un des aspects qui font la force de son peuple.

Ce sont des histoires guérisseuses, parce qu’on y prêche par l’exemple, grâce à des personnages forts. Ces histoires recèlent une morale, sans pour autant être moralisatrices. Dans Le rôdeur de nuit, le vampire a beaucoup de sagesse à apporter à Tiffany. Il a vécu une longue vie et a vu beaucoup de souffrance dans le monde, particulièrement avec les guerres européennes. Et en même temps, il se souvient de sa fougue du temps où lui-même achevait son adolescence. Il apporte une perspective nouvelle à l’adolescente, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Ce personnage aide la jeune fille à relativiser ses petits drames personnels et à se recentrer sur l’essentiel. En lui donnant un recul historique, il lui permet de trouver un sens à son existence en tant que membre de la nation anishinaabe vivant sur la terre de ses ancêtres. Être Anishinaabe, nous fait comprendre l’auteur, c’est prendre conscience que les légendes ancestrales sont réelles, et c’est sentir par ses cinq sens combien on peut être fier de porter en soi tout le bagage fabuleux des Premières nations.

Le roman Le rôdeur de nuit de Drew Hayden Taylor est traduit par Eva Lavergne et publié aux Éditions David, aux formats papier et numérique.

Julien Charette
18 novembre 2020