Critique d'«Absente pour la journée» par Laurent Poliquin

La mémoire avalée des autres

2 juin 2021
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En avril 2021,

plongez dans Absente pour la journée,
de Christiane St-Pierre
paru aux Éditions Perce-Neige

Laurent Poliquin est docteur en littérature canadienne-française de l’Université du Manitoba et enseigne dans les écoles publiques de Winnipeg. Lauréat du prix Rue-Deschambault en 2015 et du prix international de poésie Léopold-Sédar-Senghor en 2018, il est aujourd’hui considéré comme l’une des voix majeures de la poésie d’expression française dans l’Ouest canadien. Il est l’auteur d’une douzaine de livres, dont Les foudres du silence : l’estomac fragile de la littérature francophone au Canada, et plus récemment L’ivresse fragile de l’aube, tous deux parus aux Éditions l’Harmattan.

 

Par Laurent Poliquin

Serait-ce une manifestation de ma grande sentimentalité? Je l’ignore; mais la littérature me rend inquiet. Dès que j’entame la lecture d’une œuvre, je me questionne sur ce qu’elle a à m’offrir, et me demande si elle saura bien le faire. Bien sûr, une lecture attentive exige une sorte de lenteur, comme la dégustation d’un grand cru. Ces conditions réunies – sensibilité et acuité intellectuelle –, on arrive à une sorte de résultat critique qui reste, somme toute, bien personnel. Il faut dire que le roman Absente pour la journée de Christiane Saint-Pierre n’est pas dénué de mystère. Dès les premières pages, le lecteur cherche ses repères. Et même si l’autrice ne l’égare pas autant que le ferait, par exemple, une Nathalie Sarraute, elle sème néanmoins des indices qui l’entraînent sur des voies qu’il s’agira de démêler par la suite. N’est-ce pas là la marque du grand art?

Mais cette conscience ne surgit qu’en cours de lecture, voire à la fin. Sur la ligne de départ, le lecteur s’inquiète : Quel est cet objet qui cherche des échappatoires? Ce personnage, Anita Leduc, a soixante-neuf ans en 2014 dans une préface espiègle, alors que quelques pas de lecture plus loin, la narration spécifie qu’elle a vingt ans « à l’annonce de la guerre » (p. 18)… On a beau sentir planer les menaces de guerre à tout moment, il n’empêche que si l’on se fie à celles biens connues de l’Histoire, les dates ne concordent pas. Que se passe-t-il? S’imaginer qu’il s’agit d’un détail insignifiant serait une erreur. Se peut-il que l’éditeur nous trompe volontairement? Rien n’est moins sûr, tant la minutie éditoriale est marquée.

C’est donc dans le doute que la lecture commence. Et ce n’est que bien plus loin que l’on comprend que le personnage principal n’en est pas un, qu’il faut se méfier de cette dame âgée qui signe Anita Leduc et s’adresse à l’autrice dans cette préface à la deuxième édition de l’ouvrage. On y apprend que des détails ont été modifiés – pour le mieux, aux dires de la préfacière –, mais c’est à regret que je n’ai moi-même pas pu comparer les deux éditions du roman, d’abord paru en 1989 aux Éditions d’Acadie.

 

Du roman du terroir à l’éclatement postmoderne

Alors au cours de son histoire, la littérature canadienne-française a été accablée par l’obsession ethnique, et sur elle aussi a presque toujours pesé le sentiment de l’échec, qui était presque un sentiment de culpabilité.

Gaston Miron

Mon inquiétude est bien palpable. Car en 1989, la littérature n’était déjà plus la même qu’en 1939. Quelle est donc cette ambiance villageoise du roman, campée dans un environnement pastoral où le « bon Dieu » et son bedeau faible d’esprit ne sont jamais très loin? L’intrigue tourne autour d’un personnage énigmatique, cette fameuse Anita Leduc, « la femme la plus aimée du village » (p. 160), dont on connaît peu de chose hormis son goût marqué pour le mystère. D’aucuns diront qu’il s’agit de sa vie privée, laquelle retranche de grands pans de sa vie active, et c’est ainsi que « les années passèrent » (p. 33), dit le narrateur, comme une façon d’excuser l’entourloupe, de signifier au fond que la protagoniste n’est qu’un prétexte à l’intrigue.

Le lecteur est ici invité à suivre les méandres d’un imaginaire riche, à travers une écriture simple et efficace. Il rechigne à ce portait d’un village de pêcheurs animé, en apparence, de « petites gens », mais il s’agit d’une fausse impression accentuée par contraste avec la dimension légendaire d’Anita Leduc. Ce que l’on sait : Anita n’a pas d’enfant, elle aime se donner des airs avant-gardistes, de femme indépendante, elle attire les rumeurs et, surtout, elle se passionne pour les voyages.

Or ce n’est pas tout à fait juste. Car autant les voyages la passionnent, autant Anita demeure sédentaire, passant sa vie dans ce petit village innommé que son père, Albert, « dont le léger accent rappelait les vieux pays » (p. 13), a acheté du vieux Samuel Cormier. Son truc à elle, son délire, sa manière d’être se tapissent du côté de la mémoire, qui fait du rêve une réalité. Son jeu : les livres. C’est à travers eux que, dans sa berceuse, elle voyage. À Paris, bien sûr, et en Suisse, au Portugal, au Maroc, au Brésil. Elle saisit son tricot comme d’autres attachent leur ceinture au moment du décollage, et se laisse avaler par la symphonie fantasmagorique de son imagination. Mais ces délires coupables qui la transportent vers d’autres continents, et dont on pourrait supposer qu’ils découlent d’une quelconque maladie dégénérative, servent surtout à égayer un village assoiffé des récits de voyage d’une incroyable conteuse. À tel point que tout le village acquiesce à l’idée, se fait complice de la voyageuse qui ne voyage pas, jusqu’à faire croire à la principale intéressée que ses billets d’avion ont bel et bien été réservés alors qu’il n’est est rien.

Tout cela pour quoi? me direz-vous. Eh bien, parce que les villageois brûlent d’être eux aussi transportés « en dehors de leur monde familier » (p. 84). Traversant les frontières du rêve et décrochant les rideaux de la réalité, la « magicienne du rêve » (p. 94) emmène son public avec elle. C’est alors que le récit fasciné opère une métamorphose chez son auditoire, rendant vivant un monde étrange, à mille lieues du quotidien de ces gens habituellement plus préoccupés par les ragots du jour.

Toute la puissance de la littérature est là. L’autrice décrit la vie d’une vieille dame en guise de prétexte pour explorer ce mouvement qui fait ouvrir les rideaux. Le réel qui se découvre ainsi, celui qui est avalé par les souvenirs imaginaires, les impressions de voyages, est un jeu qui élève, par les mots, vers une autre dimension. Ainsi s’ouvrent des portes vers une autre définition de la réalité. Voilà donc un programme ontologique ambitieux pour un simple roman. Le réel se pluralise, le moi s’émancipe, l’être pense sa différenciation. N’est-ce pas là une façon de rompre avec la forme conventionnelle du roman du terroir, dont Absente pour la journée possède quelques attributs? Plus que jamais, la connaissance traverse le prisme de l’histoire et du poétique pour penser et écrire une autre page du monde.

Absente pour la journée

Plongez dans cette oeuvre marquante de la littérature acadienne; le roman Absente pour la journée de Christiane St-Pierre publié chez les Éditions Perce-Neige.

Dans la veine du réalisme magique, ce roman atypique de la littérature acadienne a charmé les lecteurs et lectrices de tous âges au moment de sa parution en 1989 aux Éditions d’Acadie. Il s’agit de l’histoire d’une femme excentrique qui a toujours voyagé dans les livres afin d’en faire un grand jeu pour y embarquer tous les
gens de son village. En raison de l’ancrage local de l’action et de ses thèmes, ce roman est une source de réflexion sur le vivre-ensemble en Acadie qu’il s’avère essentiel de soumettre à l’interprétation de nouvelles générations de lecteurs.

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