« Halfbreed » de Maria Campbell :

Un phare de résilience dans un océan de détresse

15 avril 2021
Actualité
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Halfbreed
de Maria Campbell :
Un phare de résilience dans un océan de détresse

Maria Campbell est une femme métisse de la Saskatchewan qui milite depuis de nombreuses années pour les droits des femmes issues des Premières Nations. Halfbreed est le récit autobiographique de son enfance dans une réserve routière, jusqu’à sa rédemption après avoir vécu l’enfer dans les rues de Vancouver. Le roman, cotraduit en français par Charles Bender et Jean Marc Dalpé, est paru aux Éditions Prise de parole.

C’est l’histoire de vie de Maria Campbell, nous dit Charles Bender. Ça commence un peu avant sa naissance et ça se termine à ses trente-trois ans. Elle y raconte comment se sont rencontrés ses parents et y parle de la vie de sa cheechum, son arrière-grand-mère. Pour ceux qui l’ignorent, les réserves routières ont fait leur apparition quand la Couronne, qui n’a jamais reconnu leurs droits, a forcé les Métis à l’exil. N’ayant plus d’endroit où aller, ces derniers n’ont eu d’autre choix que de s’installer en bordure des routes sous juridiction fédérale.

Dans son récit, Maria Campbell raconte son enfance somme toute heureuse malgré des conditions de vie précaires. Elle vivait dans des cabanes en bois. C’étaient des gens très débrouillards qui vivaient de chasse, de trappe et un peu d’agriculture. Elle parle de faire son savon, et de son père qui a bâti lui-même sa maison. Elle en parle avec beaucoup d’amour. Pour se sortir de cette pauvreté extrême, Campbell marie un homme blanc violent qui la pousse à la prostitution. Grâce aux enseignements de sa cheechum ainsi qu’à sa propre résilience, Maria trouve éventuellement le chemin vers la guérison.

C’est cette force de caractère que l’on rencontre au cœur de cette œuvre autobiographique. Déjà, en partant, le parcours de Maria est tellement incroyable : elle descend tellement creux pour remonter tellement haut que ça, en soi, c’est un exemple de résilience. Alors, elle est elle-même un phare de résilience dans un océan de gens qui continuent à avoir de la difficulté à survivre. Cette résilience s’exprime aussi à travers le personnage de Cheechum, l’arrière-grand-mère de Maria, [elle-même] une femme ayant survécu à un mari violent, au colonialisme et à beaucoup d’amertume sans jamais perdre espoir qu’un jour ce combat soit terminé.

Un titre lourd de sens

Le titre de ce roman frappe de plein fouet : on devine d’emblée qu’il ne s’agit pas là d’une histoire heureuse. On y découvre effectivement une histoire de lutte des droits – des droits bafoués et piétinés depuis des générations. C’est le récit du renouvellement d’une femme qui a connu la misère et a su se relever après chaque embûche. L’épithète half-breed (souvent traduite par le péjoratif « sang-mêlé ») a longtemps été employée par les colonisateurs blancs pour désigner les Métis. On s’entend : le mot breed, c’est utilisé pour les animaux, fait remarquer Charles Bender. Quand tu dis half-breed, c’est comme si tu disais que c’est un être inférieur, un bâtard, un bâtard inférieur. C’est quelque chose de très dénigrant. Mais en même temps, c’est quelque chose que les Métis anglophones se sont réapproprié. C’est ce que Maria Campbell réitère par cet intitulé. Elle reprend l’expression ayant servi pendant de nombreuses décennies à rabaisser les Métis, et s’en fait une réplique au système colonial.

Pour les Métis et les Autochtones, l’expression half-breed porte une charge émotive si lourde qu’elle n’a pratiquement aucun équivalent dans la langue française. De peur d’édulcorer sa force implicite, Charles Bender et Jean Marc Dalpé ont donc pris la décision de garder le titre original pour cette édition française. Bender explique : Nous avons essayé plusieurs mots, mais aucun ne nous satisfaisait pleinement. Halfbreed a trop d’impact…

Une traduction qui se faisait attendre

La version originale anglaise du roman a été publiée en 1973, près d’un demi-siècle avant sa traduction. Le cotraducteur Charles Bender trouve ce retard assez mystérieux : qu’un texte aussi fondateur de la littérature autochtone n’ait jamais été traduit dans la langue de Molière, nous dit-il, voilà une aberration. C’est un monument de la littérature autochtone canadienne. C’était important pour moi que cette œuvre soit accessible, pas seulement aux Autochtones anglophones, mais aussi aux francophones. Les gens sont vraiment contents que ce livre soit finalement disponible en français. On voulait [profiter de la vague actuelle pour enfin réaliser cette traduction], à une époque où il y a beaucoup de reconnaissance des enjeux autochtones. On rappelle aux lecteurs qu’en 1973, ce livre décrivait des situations qui sont toujours d’actualité et décriées, presque cinquante ans plus tard.

En participant à la traduction de ce roman, Bender comprend le privilège qu’il a eu en tant que Huron-Wendat. Être mis face à mes privilèges m’a permis de voir la responsabilité qui s’y rattache, mais aussi de voir celle qu’a le Canada envers les Métis et les Autochtones du pays. Cela fait longtemps que les enjeux dépeints dans ce récit sont sur la table, mais ils ne se règlent pas. Le roman Halfbreed offre une remise en question de notre responsabilité en tant que société envers les injustices du passé.

Halfbreed de Maria Campbell, cotraduit par Charles Bender et Jean Marc Dalpé, est paru aux Éditions Prise de parole en version papier.

 Julien Charette
15 avril 2021