«Un géant dans la tête» de Danielle Loranger : Quand création rime avec guérison

21 août 2019

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Un géant dans la tête de Danielle Loranger

Quand création rime avec guérison

 

Un géant dans la têteAprès Une étoile sur la dune, dans lequel l’autrice Danielle Loranger s’attardait au trouble du spectre de l’autisme en mettant en scène des personnages inspirés de sa fille et d’elle-même, c’est de son fils et de son mari qu’elle s’est inspirée pour imaginer les personnages d’Un géant dans la tête, sa nouvelle parution aux Éditions Bouton d’or Acadie, dont elle signe les textes et les illustrations. Bien qu’elle voulait rendre compte des limitations physiques de son fils dû à la maladie de l’hémophilie – un trouble héréditaire de la coagulation sanguine –, c’est surtout son intelligence, son imagination fertile et sa vivacité d’esprit qu’elle a souhaité mettre en valeur à travers Mathis, son personnage de 16 ans qui entreprend un projet bien particulier; un acte à la fois de création et de guérison.

Mathis a perdu sa mère il y a deux ans. Il vit donc seul avec Émile, son père, qui a beaucoup changé et qui est dorénavant malheureux et sans entrain. Un jour, Mathis prend l’initiative de proposer un voyage à son père, vers l’île de Terre-Neuve, parce que c’était le lieu de naissance de sa maman et qu’elle lui en avait souvent parlé en la décrivant comme l’île du côté du soleil levant, raconte Danielle Loranger, autrice et illustratrice. Ce voyage fera du bien au père et au fils, qui tomberont sous le charme des paysages et de la faune de cette île que la mère décrivait comme mystique. C’est aussi à Terre-Neuve que Mathis et Émile découvriront les inukshuks, ces amoncellements de pierres formant des bonshommes, érigés par des gens pour laisser des traces de leur passage en un lieu.

Ces structures de pierre ont grandement inspiré Mathis, qui cherchait une façon d’honorer le passage de sa mère dans leur vie. Dès son retour de voyage, il propose à son père d’ériger un inukshuk, mais il ne se sent pas assez fort pour soulever des pierres, alors il décide d’en construire un en métal, puisque son père, soudeur de métier, ramassait compulsivement des antiquités, des vieux outils, des pelles, des clous, des poignées de porte et plein d’objets métalliques et incongrus qui s’accumulaient dans leur cour arrière. Finalement, à travers ce processus de création-là, les deux trouvent la force de se bâtir une nouvelle réalité; une réalité dans laquelle le bonheur se réinstalle tranquillement. Il y a aussi cette idée de recycler tous ces vieux objets pour créer ce géant métallique, analyse l’autrice, qui perçoit cela comme une façon pour les endeuillés de se réapproprier le passé pour en faire quelque chose de beau, et ainsi pouvoir regarder vers l’avant.

Ainsi, c’est davantage la relation père-fils, le fait de perdre un être cher, les bienfaits du voyage et la découverte qui sont les thèmes majeurs d’Un géant dans la tête, même si celui-ci peut aussi servir à déstigmatiser l’hémophilie. L’intention de l’autrice était surtout de démontrer que lorsqu’on a des limites physiques, on est quand même libres dans notre tête, et on peut aller aussi loin qu’on veut, dans l’imaginaire! En effet, même si Mathis est un grand gaillard au physique athlétique, sa condition ne lui permet pas d’effectuer de grands efforts physiques ni d’effectuer des sports de contact. Néanmoins, à l’image du fils de l’autrice, le jeune homme possède une vivacité d’esprit qui l’amène ailleurs, plus haut que ses limites.

Il fallait quand même que je montre que Mathis était limité dans son corps, et mon fils lui-même me disait « Quand tu vas lire dans les écoles, il va peut-être y en avoir un ou deux qui va se reconnaître et qui va se dire que lui aussi, il peut construire un géant! », alors c’est pour ça que j’ai parlé d’hémophilie, explique Danielle Loranger, dont le Mathis ressemble beaucoup à son propre fils, tandis qu’Émile, le papa du livre, est aussi très inspiré par son propre mari, lui aussi collectionneur d’objets divers.

Or, si on parle de limitation physique et du corps, l’autrice insiste : l’impact de ces maladies physiques sur notre esprit, dans notre tête, est aussi difficile. Il faut se rappeler que dans nos têtes, on a tous un géant. La façon de voir ton futur ou même juste ton lendemain, ça fait toute la différence quand tu te lèves le matin. C’est une décision à prendre, qui doit être active : je me lève, je m’habille, je peigne mes cheveux, et je sors dehors! C’est donc d’un projet que nous – Mathis, mais tout le monde aussi, de façon générale – avons besoin pour nous aider à passer à travers les embuches de la vie. Ils permettent de s’accrocher à quelque chose et d’aller de l’avant.

Pour avoir de l’espoir, il faut quand même prendre des moyens, regarder avec vivacité ce qui nous arrive et nos limites, puis essayer de travailler sur nos forces pour continuer. Parce qu’on en a tous, des limites, mais si dès le départ, on se dit vaincu – que ce soit par le spectre de l’autisme, par l’hémophilie ou autre –, on n’avance pas, on n’en fera pas de pas de géant, achève d’analyser Danielle Loranger, qui souhaite que son nouveau roman soit porteur d’espoir, et qu’il encourage aussi les jeunes et moins jeunes à entreprendre un processus de création qui leur permettront de se recréer et de se réinventer.

Parfois, il nous arrive des choses difficiles, parce qu’on a perdu des êtres chers ou perdu des forces, on peut être plus limité, mais j’espère qu’après leur lecture, les gens vont trouver eux aussi la force et l’espoir de se bâtir une nouvelle réalité, comme Mathis et Émile en érigeant leur géant de métal. Pour Danielle Loranger, finalement, la résilience est dans l’accomplissement de projets, et la création rime donc avec guérison.

L’album Un géant dans la tête de Danielle Loranger est publié aux Éditions Bouton d’or Acadie, dans l’étagère tout-terrain.

Alice Côté Dupuis
21 août 2019