En vedette : Gaston Tremblay

27 novembre 2013

Gaston Tremblay a été directeur des Éditions Prise de parole, du Théâtre du Nouvel-Ontario, de la Nuit sur l’étang et du Monument-National, avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Natif de Sturgeon Falls (Nord de l’Ontario), il a signé au printemps 2012 Le Grand livre aux Éditions Prise de parole. Comme Prise de parole célèbre ses 40 ans en 2013, le RECF a voulu s’entretenir avec Gaston Tremblay pour lui poser quelques questions, notamment entourant la fondation de Prise de parole.

À vos livres (AVL) – Qu’est-ce qui vous a incité à contribuer à la création de Prise de parole?

Gaston Tremblay (GT) : Au départ, Prise de parole était un projet d’étudiants. Je suis retourné aux études à l’âge de 23 ans, en 1972, après une année difficile. Je voulais entrer en littérature, comme à l’époque on entrait en religion. Avec d’autres étudiants, j’ai trouvé une solution en demandant de l’aide à Fernand Dorais. Il était partant pour collaborer à un projet de création, mais il voulait que cette collaboration débouche sur un projet concret. Il n’avait pas beaucoup de temps à nous accorder, donc il m’a demandé de prendre en charge la logistique. Dorais était exigeant, il nous faisait recommencer nos textes à plusieurs reprises, mais ce fut une belle et enrichissante expérience. Dès Noël, nous avions un premier livre. Afin de le publier, nous avons créé Prise de parole. Nous avons utilisé les petits budgets pour les activités d’étudiantes pour produire le livre et fonder cette maison d’édition donc  l’Université Laurentienne a apporté un soutien financier. Le premier livre a coûté 153$ à produire. Nous avons réussi à en vendre une centaine à 1,50$ chacun!

La fondation de Prise de parole est survenue au bon moment. Richard Casavant du Conseil des arts de l’Ontario, lui-même un poète d’Ottawa, avait déjà publié en Ontario, mais au sein d’une maison d’édition qui n’existait plus. Il a encouragé l’équipe de Prise de parole à soumettre des demandes de subvention. Les montants accordés étaient petits, mais à l’époque ils représentaient une somme considérable. Dès le mois de juin 1973, Prise de parole avait reçu de l’argent pour aller rencontrer Gaston Miron à Montréal afin d’obtenir ses conseils. Il m’a très bien reçu, il a été très respectueux et généreux de sa personne et son aide a été considérable.

Bref, on était jeune, c’était la folie furieuse et ça a fait boule de neige.

AVL — Décrivez-nous l’époque de sa création, quelle était l’atmosphère à Sudbury au début des années 70?

GT : L’atmosphère à Sudbury était la même qu’à Montréal. C’était après la Révolution tranquille, le moment où, au Québec,toutes les infrastructures religieuses sont tombées ou ont perdu beaucoup d’influence. C’était la même chose à Sudbury, avec un peu de décalage. Nous étions un groupe d’étudiants francophones qui avaient reçu une formation classique au sein des institutions religieuses et nous avons vécu une grande déception lors de notre passage à l’université puisque la majorité de la population étudiante était anglophone. Les étudiants francophones se retrouvaient alors autour du journal et ce regroupement de têtes artistiques a mené à la création de plusieurs organismes. Prise de parole est le dernier organisme à avoir été créé après le Théâtre du Nouvel-Ontario, CANO, la Galerie du Nouvel-Ontario et la Nuit sur l’étang. Sudbury a une conception de la création qui vient des Jésuites où le théâtre est le moyen d’apprendre à parler en public. Il y a eu aussi à l’époque une grève étudiante pour inclure la littérature canadienne-française dans le catalogue des cours au Département de français.

Ma génération a été chanceuse et malchanceuse : nous étions à la fin du baby-boom et il n’y avait pas d’emplois pour nous. Cependant, l’époque était propice pour la création de projets pour la jeunesse pour contrer cette lacune sur le marché du travail.

AVL — Que souhaitez-vous à Prise de parole pour les prochains 40 ans? Quels sont les prochains défis/opportunités?

GT : C’est difficile à dire, je crois que le monde de l’édition a les mêmes problèmes aujourd’hui qu’en 1972, soit la question du chiffre de vente. Rejoindre le public demeure le plus grand défi, il faut percer au Québec et en France. À l’époque où je travaillais chez Prise de parole, les ventes se passaient dans des réseaux sociaux. Par exemple, La Vengeance de l’orignal, un des best-sellers de Prise de parole, a connu un succès en partie, car il a été publié au bon moment : les écoles secondaires francophones venaient d’ouvrir leurs portes en Ontario. Les enseignants étaient souvent des anciens de l’Université Laurentienne et le Nord était relié par un réseau amical d’anciens de Laurentienne.

Aujourd’hui, la communauté est plus éclatée, l’assimilation n’arrête pas et le fait français est toujours fragile. Les infrastructures comme Prise de parole sont plus solides qu’avant, grâce aux subventions. Le Canada veut des infrastructures de production artistique pour se comparer favorablement avec les autres grandes nations du monde et donc notre pays investit pour appuyer sa culture. Si on veut s’exprimer à la hauteur de notre civilisation, le Canada a besoin d’une littérature pour communiquer avec les autres.

La chose la plus malheureuse est que les Franco-Ontariens qui se sont exilés au Québec sont exclus de la communauté franco-ontarienne. Les artistes d’un pays gravitent toujours vers la métropole, Montréal, car c’est là que se trouvent les grands centres de distribution. Or, un Franco-Ontarien qui va la métropole doit en quelque sorte s’expatrier. On ressent cette séparation notamment dans le cadre de certains prix qui sont admissibles seulement pour les francophones qui vivent toujours en Ontario.

AVL – Quels sont vos prochains projets en tant qu’auteur?

GT : Je viens de terminer un gros projet, Le Grand livre (Éditions Prise de parole), qui m’a pris huit ans à compléter. J’ai un livre de poésie qui avance lentement et un très gros roman (style saga) qui portera sur trois générations de Franco-Ontariens qui construisent Sudbury et Sturgeon Falls.  L’écriture fait partie de mon quotidien neuf mois par année, et j’espère pouvoir cesser d’enseigner d’ici quatre ou cinq ans pour m’y consacrer à temps plein.

Je suis rendu où j’ai toujours voulu être. J’’ai toujours voulu écrire. Je suis retourné aux études tard dans la vie et j’ai obtenu mon diplôme de doctorat à l’âge de 52 ans. J’ai accepté à cet âge-là de changer pour me centrer sur moi-même et je suis heureux.

Merci à Gaston Tremblay pour cet entretien. Pour en savoir plus, veuillez visiter son blogue