Croisements littéraires: Gabriel Robichaud vous présente Jean Marc Dalpé

29 octobre 2018

Le Regroupement des éditeurs franco-canadiens célébrera ses 30 ans en 2019. Nous avons donc eu envie de mettre en lumière les auteurs qui ont cheminé à nos côtés durant toutes ces années, mais aussi ceux qui se sont plus récemment joints à l’aventure. En alternance, dans une sorte de chassé-croisé, les auteurs de la relève vous parleront d’auteurs établis qu’ils respectent, et les auteurs chevronnés vous présenteront de jeunes auteurs prometteurs.

Cette semaine : Gabriel Robichaud vous présente Jean Marc Dalpé

Lorsqu’on lui demande de décrire Jean Marc Dalpé en trois mots, Gabriel Robichaud lance spontanément franco-ontarien, puisque l’identité de Dalpé est très importante dans son œuvre, et brut, pour qualifier sa langue. Il réfléchit longuement et pèse ses mots pour finir de brosser son portrait, et ne peut s’empêcher de qualifier tant l’œuvre que l’auteur de désarmant.

Franco-Ontarien

Gabriel Robichaud : Jean Marc Dalpé, c’est un des premiers sinon le premier artiste franco-ontarien que j’ai connu, comme Acadien, et probablement le premier au théâtre. C’est quelqu’un dont les premières armes ont été du côté de la poésie – de la poésie engagée, nationaliste; je pense entre autres à son poème Les Nigger-Frogs de l’Ontario, qui a été une révélation pour moi quand je l’ai lu, et qui a participé à cette espèce de mouvance-là avec la gang chez Prise de parole pour nommer le territoire et faire en sorte que le territoire existe.

C’est aussi quelqu’un qui a pris la parole, qui a défendu cette parole-là, et qui a été capable de la faire voyager, et de l’amener au monde. Il a été capable de donner l’impression que cette parole-là, qui est ancrée dans une réalité concrète, est d’une certaine façon déplaçable ou que cette réalité-là est capable d’aller toucher ailleurs. Une pièce comme Le Chien est très ancrée dans le Nord de l’Ontario, mais en même temps, elle peut autant résonner en Acadie qu’au Québec, dans l’Ouest ou même à l’international, selon moi. Cette histoire-là est plus grande que l’ancrage anecdotique du lieu, et en même temps, est grande à cause de ce même ancrage-là, aussi.

C’est ça aussi la beauté de son écriture : c’est quelqu’un qui a été capable de prendre de petites histoires qu’on pourrait trouver banales et de leur donner des lettres de noblesse; de prendre quelque chose de petit et de le rendre grand. Il a travaillé pour reconnaître la distinction du territoire de l’Ontario francophone, mais a fait en sorte que ce qui distingue ce territoire-là peut autant interpeller une autre identité, parce qu’il y a quelque chose de fondamentalement humain et beau dans son territoire qui va plus loin que ça, et qui est capable d’aller chercher l’autre. Ça, je trouve que c’est très présent dans toute l’œuvre de Dalpé.

D’ailleurs, Dalpé est resté quand même très présent dans le paysage franco-canadien, même s’il habite Montréal depuis presque une trentaine d’années. Il revendique toujours aussi haut et fort son identité franco-ontarienne, son identité poétique, comme il aime le dire; et ça aussi, je trouve qu’il y a quelque chose de beau là-dedans. Je trouve que sa capacité de donner cette parole-là au Nord, au Nouvel-Ontario, à l’Ontario français, mais en même temps de s’intéresser à d’autres sujets comme le Wild West Show de Gabriel Dumont, où on était plus dans la parole métisse de l’Ouest, ça fait de lui à la fois un incontournable, et en même temps quelqu’un de qui on peut s’inspirer.

Brut

G.R. : Il y a quelque chose de très brut dans son écriture, et quand je dis ça, ça ne veut pas dire que ce n’est pas quelque chose de travaillé, au contraire. Il y a quelque chose d’extrêmement travaillé dans la langue de Dalpé; c’est quelqu’un dont les mots, mais aussi le rythme et le timbre, sont très particuliers.

J’ai entendu un jour une citation qui disait : « Un auteur n’écrit pas dans une langue, un auteur fait quelque chose à une langue, et c’est à ce moment-là qu’il devient un auteur ». Je pense que peut-être la plus grande force de Dalpé, c’est justement cette capacité-là de faire quelque chose à la langue française. C’est quelqu’un qui connaît très bien la langue française, et qui, par sa connaissance de sa langue, se permet de jouer dedans, de faire toutes sortes d’entourloupettes, de lui faire dire des choses, de ne pas lui faire dire des choses, de prendre des façons détournées pour arriver à dire les choses. C’est une langue qui est « salie » sans être sale, qui devient belle par son salissement, parce que c’est une langue qui est authentique, qui est sans compromis, et qui nécessite aussi un véritable travail d’appropriation au niveau de la mise en bouche, pour un comédien.

Désarmant

G.R. : Jean Marc Dalpé, c’est quelqu’un qui a une œuvre monumentale : trois Prix du Gouverneur général – ce qui est quand même très rare dont, ça me semble encore plus rare, deux pour le théâtre, et l’autre pour son roman Un vent se lève qui éparpille, qui présente une écriture fascinante, troublante, qui réinvente d’une certaine façon, au niveau du ton et de la forme, la parole de l’auteur telle qu’on peut la connaître au théâtre.

Dalpé, c’est aussi quelqu’un qui a une production constante, qui a aussi fait dans la traduction, et qui a réussi à retravailler en français la langue d’auteurs comme Shakespeare et leur donner, j’ai l’impression, une vie. Et quand je dis une vie, c’est parce que la langue du théâtre, ce n’est pas juste une langue qui est littéraire, sur papier, c’est une langue qui doit être orale, qui doit être scénique, qui doit être vivante, et je trouve que chez Jean Marc, il y a cette capacité-là d’avoir une langue qui résonne, qui est près des gens. Une langue qui, pour certains, pourrait sembler salie, mais qui au contraire, avec la vie que lui donne Dalpé, devient à mon sens très belle, très poétique, très revendicatrice, et pour moi super inspirante.

Il a également une capacité subtile de se servir de grands mythes et de les rendre très contemporains, très actuels, comme une espèce de trame cachée dans ses textes. C’est très fin, mais c’est quelqu’un qui maîtrise très bien ses mythes et qui sait très bien s’en servir pour les amener ailleurs.

Un titre de Dalpé à conseiller?

G.R. : Ce serait Le Chien, parce que c’est la première que j’ai lue et parce que je n’avais jamais lu du théâtre comme ça; c’est une tonne de brique. Pour sa langue, pour son histoire, pour son amour, sa cruauté, sa forme, sa théâtralité et le trouble, aussi, qui vient avec cette pièce-là. Pour son côté brut et en même temps l’espèce d’amour qui se déploie là-dedans. C’est quand même tôt dans son œuvre, Le Chien, mais je pense qu’il y a beaucoup des obsessions de Dalpé qui se déploient là-dedans et qui continuent de se déployer dans ses autres œuvres. La force de cette œuvre-là, aussi, c’est qu’elle réussit à traverser le temps et à garder une actualité; la quête, le retour chez soi, ça ne se démode pas et ça fait partie d’une espèce d’inconscient et ça joue sur cette espèce d’inconscient-là. Pour moi c’est une œuvre à lire absolument, mais il ne faudrait pas penser que c’est la seule œuvre; moi ça a été mon entrée dans la matière, et je pense que ça ne peut que donner le goût de poursuivre la découverte.

Propos recueillis par Alice Côté Dupuis