« Le baiser de Nanabush » de Drew Hayden Taylor : S’amuser à revisiter le passé

6 novembre 2019

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Le baiser de Nanabush de Drew Hayden Taylor

S’amuser à revisiter le passé

 

Le baiser de Nanabush

Alors que ses collègues auteurs issus des Premières Nations écrivent beaucoup d’une perspective historique ou à propos d’épisodes très sombres de leur histoire, l’auteur Ojibwé Drew Hayden Taylor s’est plutôt donné comme mission de célébrer le sens de l’humour autochtone et d’insister davantage sur le positif. Alors qu’il vient tout juste de lancer son 33e livre en carrière en anglais, l’auteur de romans et de théâtre voit son troisième roman, Motorcycles and Sweetgrass (2010, Knopf Canada), être traduit et édité en français par les Éditions Prise de parole sous le titre Le baiser de Nanabush, et il ne pouvait y avoir meilleur livre pour transmettre sa vision!

Déjà traduit en Espagnol, Motorcycles and Sweetgrass ou Le baiser de Nanabush est un roman qui semble avoir un caractère plutôt universel. Il y a une espèce d’émerveillement juvénile, une certaine quantité de magie, un personnage qui s’apparente à un superhéros – le Nanabush –, un sens de l’amusement, et aussi, c’est une fenêtre sur une autre culture. Alors je pense que toutes ces choses mises ensemble nous permettent de juste nous asseoir et de profiter d’une bonne histoire. Je pense que tout le monde aime les bonnes histoires, déclare l’auteur Drew Hayden Taylor à propos de son troisième roman, qu’il considère être une histoire d’aventure autant que d’amour, tout en ayant un certain aspect historique.

Les milles visages du Nanabush

C’est à propos d’un personnage de la mythologie Anishnabe qui apparaît soudainement dans une Réserve contemporaine d’une Première Nation, au volant d’une rutilante moto Indian Chief 1953, et qui se livre à des méfaits, comme c’est dans sa nature. Il va rencontrer sur son chemin une femme, mais aussi son fils, et il va essayer de faire la bonne chose, qui, en fait, est la mauvaise chose, mais qui finit par être, si l’on peut dire, la bonne chose, raconte l’auteur, qui a donné une vie humaine à Nanabush, le mythique personnage du Trickster, présent dans la plupart des cultures autochtones du Canada et qu’on appelle tantôt le Filou, tantôt Glooscap, Coyote ou même Wisakedjak. Dans la culture Anishnabe, il s’appelle Nanabush, et il est représenté comme un humain avec d’extraordinaires pouvoirs.

L’auteur Thomas King décrit cette figure de la mythologie autochtone comme étant une « créature d’appétit », un appétit qui se manifeste sous différentes formes : le besoin d’attention, l’appétit pour le sexe ou carrément pour la nourriture. Le Nanabush est fréquemment utilisé dans les histoires pour montrer aux gens ce qu’il ne faut pas faire et comment ne pas agir. Parce qu’il possède aussi des superpouvoirs, il se met fréquemment dans le trouble. Il est donc à la fois bon et mauvais. J’ai toujours vu le Nanabush comme possédant à la fois les meilleurs et les pires attributs de l’humanité, analyse Drew Hayden Taylor à propos du personnage mythique de sa culture qu’il a emprunté et à qui il a donné vie dans le personnage de John, ce motocycliste étranger qui arrive dans la Réserve où vivent Maggie, la Chef de bande, et son fils Virgil, qui ne voit pas d’un bon œil son arrivée, et surtout pas ses visées sur sa mère.

La confrontation entre les traditions ancestrales et le mode de vie contemporain

Lillian, la mère de Maggie, vient de mourir, et elle était la dernière personne qui croyait que le Wisakedjak – ou Nanabush – était véritablement une personne, et pas simplement un personnage de la mythologie. C’était aussi une femme qui parlait la langue autochtone de son peuple, tandis que sa fille Maggie et son petit-fils Virgil ne l’ont jamais apprise. Maggie et Virgil représentent la société contemporaine d’aujourd’hui et c’est aussi symbolique qu’eux ne croient pas que Nanabush existe en tant que personne. C’est une façon pour moi de commenter sur la perte de puissance de notre culture et sur la façon dont nous avons dû nous adapter à cette société coloniale. Ça inclut la perte de la langue et l’oubli des histoires qui ont rendu les autochtones – et dans ce cas-ci, les Anishnabe en particulier – uniques.

Mais quand Virgil va voir John faire des yeux doux à sa mère, il ne pourra s’empêcher de se mettre à douter à propos de la réelle identité de cet homme mystérieux, et mettra même dans le coup son oncle Wayne, un homme isolé qui a inventé une forme autochtone d’art martial. Les deux voudront protéger Maggie et partiront en guerre contre cet étranger à moto, aussi grand et beau soit-il. Heureusement, ils auront de leur côté un groupe de ratons laveurs, qui représentent carrément les ennemis jurés de Nanabush. Ils savent qui il est, ils attendaient son retour, et quand il revient, c’est l’état de guerre entre les deux, et il y aura une vraie bataille, au sujet d’une ancienne querelle, raconte Drew Hayden Taylor, pour attiser notre curiosité.

Il y a donc un peu de magie dans ce roman, puisque l’auteur croit fermement qu’il y a un peu de magie partout, mais les gens oublient de la chercher. Mais surtout, il s’agit d’une histoire passionnante qui démontre qu’au final, les Autochtones et les non-Autochtones ne sont pas si différents : en bout de ligne, tout le monde apprécie une bonne histoire. Quand j’écrivais Le baiser de Nanabush, je ne voulais pas écrire une leçon d’histoire ou culturelle, je voulais conter une bonne histoire, amusante, qui reprend un personnage de notre mythologie et le rend contemporain. C’était une façon pour moi de faire un clin d’œil au conte oral traditionnel, mais dans le contexte d’aujourd’hui, et je pense que si l’histoire est bien racontée et que les lecteurs l’apprécient, ils ne pourront faire autrement qu’être touchés et d’apprendre de cette histoire.

Le roman Le baiser de Nanabush de Drew Hayden Taylor est publié en français aux Éditions Prise de parole, dans une traduction d’Eva Lavergne.

Alice Côté Dupuis
6 novembre 2019