«Crow Bar» de Gabriel Robichaud :

Un secret bien gardé

21 avril 2021
Actualité
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Crow Bar
de Gabriel Robichaud :
Un secret bien gardé

 

Une jeune femme se trouve par accident dans un village replié sur lui-même qui cache un terrible secret. Tombée en amour avec l’endroit, la jeune femme décide d’y rester et d’acheter le bar local. La pièce Crow Bar de Gabriel Robichaud, publiée aux Éditions Perce-Neige, met en scène les interactions entre cette nouvelle venue et les habitants de ce village où n’entre pas qui veut.

Le titre rappelle l’outil qui sert à arracher des choses, mais c’est aussi le nom du bar dont la protagoniste se fait acquéreuse. Le titre est né par hasard d’une discussion que j’ai eue avec une amie, la metteure en scène, Kira Ehlers, explique Robichaud. Elle me disait qu’elle donnait des coups de crowbar dans sa maison, qu’elle faisait des rénovations. De cette discussion-là est venue l’idée que Crow Bar, ça serait un bon titre pour une pièce de théâtre.

Crowbar, au départ, c’était vraiment l’outil, le pied-de-biche, et un moment donné, j’ai séparé les deux. Je me suis dit : tiens, ça pourrait être intéressant, « le bar aux crows », le bar aux corbeaux. Le dramaturge a cherché un symbolisme au titre, mais chaque fois cette tentative a échoué. Je pense que c’est un mot qui est assez porteur pour ne pas que l’on ait à trop l’appuyer. Ça suggère juste assez de mystère pour que ça permette au reste d’exister.

La relation amour-haine entre l’inertie et le changement est au cœur de cette œuvre théâtrale. Je pense que c’est le conflit d’une personne qui s’installe dans un nouvel endroit et cherche à faire bouger les choses. C’est le conflit entre le marasme et la mouvance. C’est-à-dire que cette femme-là arrive dans un endroit prisonnier de sa malédiction et qui n’arrive pas à s’en sortir. Tu as des personnages qui sont pris entre rester dans ce marasme-là ou faire bouger les choses. La nouvelle venue cherchera donc à percer les secrets du village, une intrusion qui chamboulera le quotidien des habitants bien malgré eux.

Des paysages et des anecdotes qui inspirent

L’auteur a tissé son intrigue autour d’un village côtier, avec sa rue principale et ses nombreux commerces. Des villages comme ça, il en existe des centaines au Nouveau-Brunswick. Ceux qui connaissent Caraquet y trouveront peut-être des échos. Gabriel Robichaud fonde ses histoires dans des lieux réels car, comme il le dit lui-même, j’aime entourer ce que je crée de ce que j’appelle mes « ancrages de réalité ». Donc, le paysage peut rappeler celui de Caraquet, mais l’intrigue, ce n’est pas du tout Caraquet.

Robichaud se nourrit aussi des histoires que lui ont racontées des personnes qu’il a côtoyées à un moment ou un autre de sa vie. Par exemple, le pompiste qui essaie de se commander une fille du catalogue, c’est une anecdote qui m’a été racontée. Il fume des mégots de cigarettes qu’il ramasse par terre, ça lui fait mal au dos et il décide d’arrêter. Un moment donné, il se met à se lancer devant les voitures pour récolter des primes d’assurance. Ça vient d’une anecdote d’un gars avec qui j’ai étudié. Ces trois anecdotes existent toutes [trois indépendamment], mais quand tu les mets ensemble, ça te donne un personnage qui n’a pas d’allure! La pièce est ponctuée de ces petits faits vécus qui, mis bout à bout, ont formé le parcours des personnages.

Le théâtre ou l’art de l’évocation

Avec le théâtre on ne montre pas, on évoque. Tandis que le cinéma, c’est l’art de montrer, explique Robichaud. Je trouve que quand le théâtre réussit à évoquer plus qu’à montrer, c’est là où il arrive à son paroxysme. Dans Crow Bar, justement, on évoque des couches en filigrane; par exemple, la malédiction du village. Mais on ne les montre pas directement. Les spectateurs doivent se les imaginer, comme à la lecture d’un livre. C’est ce qui distingue le théâtre, encore une fois, de la télévision et du cinéma. Le réalisme magique [un courant littéraire du siècle dernier] permet de pousser l’évocation plus loin encore en plongeant dans l’imaginaire. Au niveau dramatique, proposer ce type d’histoire, ça amène la scène, le jeu et le spectateur ailleurs. Le théâtre vient beaucoup de la mythologie, […] chose qui m’a toujours inspiré.

Gabriel Robichaud ne cherche pas à imposer sa vision de la pièce. Pour reprendre la citation de Léo Ferré : « Ce qu’il y a à comprendre d’une morale, c’est que c’est toujours la morale des autres. » L’auteur laisse donc au lecteur ou au spectateur le soin de s’en faire leur propre idée et d’en tirer leurs propres conclusions. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant ce que j’ai voulu dire que ce que les gens en feront. Ce qui fait vivre une œuvre, c’est qu’il y a des gens qui veulent la lire ou la voir, et se l’approprier. Ne cherchez donc pas; lisez simplement l’œuvre et faites-vous-en votre propre idée!

La pièce Crow Bar de Gabriel Robichaud est parue aux Éditions Perce-Neige, aux formats papier et numérique.

Julien Charette
21 avril 2021