Croisements littéraires: Marie-Josée Martin vous présente Nicole V. Champeau

20 mars 2019

Le Regroupement des éditeurs franco-canadiens célèbre ses 30 ans en 2019. Nous avons donc eu envie de mettre en lumière les auteurs qui ont cheminé à nos côtés durant toutes ces années, mais aussi ceux qui se sont plus récemment joints à l’aventure. En alternance, dans une sorte de chassé-croisé, les auteurs de la relève vous parleront d’auteurs établis qu’ils respectent, et les auteurs chevronnés vous présenteront de jeunes auteurs prometteurs.

Cette semaine : Marie-Josée Martin vous présente Nicole V. Champeau

Marie-Josée Martin vous présente Nicole V. Champeau

C’est alors qu’elle était chroniqueuse pour le magazine publié par la Régie des alcools de l’Ontario, À bon verre, bonne table, et qu’elle devait présenter son livre Pointe Maligne, l’infiniment oubliée. Présence française dans le Haut-Saint-Laurent ontarien, publié aux Éditions du Vermillon – lauréat du Prix du Gouverneur général dans la catégorie essai francophone – que Marie-Josée Martin a découvert Nicole V. Champeau. Il n’en fallut pas plus pour que la jeune auteure tombe sous le charme de cette écrivaine hors-norme, qu’elle n’hésite pas à qualifier de rebelle, notamment pour sa résistance à être modelée par les forces externes à elle-même, mais aussi pour son écriture toujours entre deux eaux, refusant les étiquettes.

Ce n’est pourtant pas que Nicole V. Champeau refuse de s’engager : son œuvre, je la décrirais absolument comme engagée. Mais engagée, toujours en cherchant à créer un dialogue, je dirais. Son engagement n’est pas quelque chose qui crée la division, parce que quand on revendique, c’est facile aussi de tomber dans un discours qui divise. Mais elle, elle cherche beaucoup, je trouve, à créer des ponts, affirme Marie-Josée Martin. Pointe Maligne, l’infiniment oubliée, est donc un essai géographique ou historique, mais aussi très poétique, qui cherche, d’une certaine façon, à ramener les francophones et les anglophones ensemble, en faisant notamment revivre certains noms français qui avaient été oubliés en les ramenant à la surface.

Sa démarche en est donc une de mémoire, de faire revivre le passé, selon Marie-Josée Martin, qui considère que ce thème en est un majeur dans son œuvre de façon générale; œuvre qui est également, aux dires de la jeune auteure, très lumineuse et rayonnante.

Un devoir de mémoire

Marie-Josée Martin : La démarche de Nicole dans Pointe Maligne, l’infiniment oubliée, c’était de nous parler de tous les lieux qui ont disparu avec la création de la Voie maritime du Saint-Laurent. Alors il y a toute cette démarche de faire revivre l’histoire, mais qui est aussi liée au langage, parce que ce qu’on a effacé, c’est bien souvent des lieux qui avaient des noms français. Elle a aussi parlé d’autres qui, même si le lieu existe encore, n’ont plus maintenant de nom français parce qu’on les a rebaptisés, alors il y a tout ce travail-là de mémoire qui est fait.

Et de ce que j’ai lu de son œuvre poétique, aussi, il y a des textes qu’elle a écrits pendant qu’elle faisait son essai Pointe Maligne, alors ce sont les mêmes thèmes qui reviennent : le fleuve, la présence sur le territoire et la mémoire; la mémoire est un thème important, récurrent dans son œuvre.

Son essai sur le Saint-Laurent, c’est une œuvre qui va rester incontournable dans la littérature franco-ontarienne et dans la littérature franco-canadienne, en général, parce qu’elle remonte aux sources de la présence française ici. Et de la façon dont elle le fait, c’est ancré dans le présent : elle montre qu’on est encore là, comme si elle disait « vous avez essayé de nous effacer, mais on est encore là ». C’est donc très d’actualité avec ce qu’on vit en Ontario en ce moment; vous essayez de nous effacer ou vous avez essayé de nous effacer, de dire qu’il n’y en a pas eu de présence française, mais regardez, on est encore là! On a transformé le pays et si ce lieu-là est ce qu’il est maintenant, c’est aussi parce qu’on y a été et qu’on y est encore.

Elle a fait un travail de recherche très fouillé pour arriver à faire ça. Le livre comporte des cartes, aussi, qui montrent les changements qui ont été apportés, comment on a transformé notre Saint-Laurent. C’est quelque chose qui est peu connu, en tout cas, moi, je n’avais pas conscience à quel point on l’avait transformé. Il y a eu un travail d’architecture pour créer la Voie maritime du Saint-Laurent, on a vraiment transformé le fleuve. Et c’est extraordinaire, parce qu’on lit ça et on n’a pas l’impression de lire un essai géographique ou politique; on lit ça avec passion, parce que c’est très personnel et c’est très poétique. Son point de départ, c’est son vécu, son enfance près du fleuve, et comment l’amour du fleuve est fort en elle. Et de là, ça devient une porte pour s’ouvrir sur quelque chose de plus grand qu’elle.

Une auteure rebelle

M.-J.M. : C’est un essai historique sur le Saint-Laurent, mais pour moi, si on me le demandait, je ne suis même pas certaine que j’appellerais ça un essai; il y a tellement de poésie dans ce livre-là! Je trouve que c’est ça sa force : il y a quelque chose de rebelle en elle, elle n’accepte pas les catégories, elle nous fait un essai de géographie, mais c’est de la poésie, c’est de l’introspection, c’est un questionnement sur l’identité.

C’était aussi une façon de se réapproprier le Saint-Laurent comme quelque chose d’ontarien, et je trouvais que c’était audacieux, ça, parce que le Fleuve Saint-Laurent, on l’associe beaucoup aux Québécois. Quand on parle du Saint-Laurent, on pense surtout au Québec, mais pourtant, il commence en Ontario. Alors il y a quelque chose d’audacieux, de rebelle dans le fait de se l’approprier en tant qu’Ontarienne.

Nicole V. Champeau est aussi un modèle à suivre parce qu’elle respecte qui elle est. Elle est intègre, elle ne tombe pas dans les phénomènes de mode et elle fait ce qu’elle veut, ce qui lui tente. Par exemple, Nicole n’est pas sur les réseaux sociaux, n’est pas sur Internet; si on veut lui parler, il faut prendre le téléphone ou il faut lui envoyer du courrier par la vieille méthode. Alors elle vit vraiment à sa guise, et son écriture aussi; elle ne laisse pas les courants extérieurs dicter la voie qu’elle emprunte. Elle est fidèle à elle-même, et c’est en étant fidèle à elle-même, à ses racines, qu’elle réussit.

Elle fait son propre chemin, c’est un beau modèle pour les jeunes auteurs, de voir qu’on peut être fidèle à qui on est et toucher d’autres personnes de cette façon-là, qu’on n’a pas à se conformer à des modèles autres pour réussir, qu’on peut être soi-même et comme ça toucher les autres.

Une écriture lumineuse

M.-J.M. : La première chose qui frappe dans son écriture, c’est la qualité littéraire de sa langue. Il y a une richesse de vocabulaire et je trouve que ses textes sont souvent lumineux. Son écriture est très personnelle, aussi, très féminine. Il y a beaucoup la présence de l’eau, de la nature; c’est une grande amoureuse de la nature. Les rivières, le fleuve sont toujours présents.

C’est une écriture polie, vraiment travaillée, et moi ça me parle, ça rejoint beaucoup ma démarche artistique; j’aime le travail de la langue, j’aime quand la langue est belle, que c’est soyeux. Que ce soit quand elle fait des essais comme Pointe Maligne ou dans sa poésie, il y a une douceur; même quand elle est dans la conversation ou dans la revendication, ça n’est jamais dans l’agression. C’est comme de l’eau, ça coule, c’est en douceur, mais c’est à la longue que ça crée son chemin.

Propos recueillis par Alice Côté Dupuis