Croisements littéraires : Jean Marc Dalpé vous présente Gilles Poulin-Denis

12 novembre 2018

Le Regroupement des éditeurs franco-canadiens célébrera ses 30 ans en 2019. Nous avons donc eu envie de mettre en lumière les auteurs qui ont cheminé à nos côtés durant toutes ces années, mais aussi ceux qui se sont plus récemment joints à l’aventure. En alternance, dans une sorte de chassé-croisé, les auteurs de la relève vous parleront d’auteurs établis qu’ils respectent, et les auteurs chevronnés vous présenteront de jeunes auteurs prometteurs.

Lorsqu’on lui demande de choisir un auteur de la jeune génération et de nous dire ce qu’il apprécie dans son travail, Jean Marc Dalpé a de la difficulté à choisir, parce qu’il réalise qu’au fond, il en connaît peu. Ce n’est pas parce qu’il n’en entend pas parler, mais parce qu’en tant qu’auteur de théâtre et comédien, il sent que c’est en travaillant avec les gens qu’il tisse des liens et apprend véritablement à les connaître. Ce n’est pas que la jeune génération n’est pas dynamique, au contraire! Je sais qu’il y a énormément de choses en train de se passer, mais je pense qu’il manque de véritables projets où il y a des échanges concrets, des projets intergénérationnels. Chacun fait ses trucs, il y a une déconnexion, et je pense qu’il manque des occasions, des endroits, des projets qui nous permettent de nous rencontrer. Il ne suffit pas juste de se croiser, de se jaser et de se dire ce qu’on fait, c’est de travailler ensemble qu’il faut, croit Jean Marc Dalpé, qui lance un appel à l’ouverture vers les autres et aux rencontres.

 Cette semaine : Jean Marc Dalpé vous présente Gilles Poulin-Denis

Après constatation de cette réalité et de ce besoin de rencontres qu’il a, l’auteur de Le chien s’est naturellement tourné vers le Fransaskois Gilles Poulin-Denis, un auteur de théâtre qui, comme lui, est aussi comédien et traducteur, en plus d’être metteur en scène. Jean Marc Dalpé a eu le plaisir de jouer dans Dehors, une pièce de Gilles Poulin-Denis qui a été présentée au Théâtre Cercle Molière de Winnipeg, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui de Montréal, et au Théâtre français du CNA d’Ottawa. C’est ensuite dans une création collective sur la lutte des Métis de l’Ouest canadien, dirigée par Jean Marc Dalpé et Alexis Martin et intitulée Wild West Show de Gabriel Dumont, que les deux auteurs ont pu se côtoyer, ce qui amène Dalpé à dire que c’est un gars le fun, Gilles. Il y a une expression qui dit He’s good in the room; on le veut dans la salle de répétition avec nous, parce que ça se passe bien, parce que c’est un gars positif.

En plus de qualifier Gilles Poulin-Denis de ludique au niveau personnel, Jean Marc Dalpé avoue admirer chez le jeune auteur la finesse de son regard, sa sensibilité envers ce qui l’entoure et sa capacité d’être perceptif, à l’écoute des gens, et aussi son intelligence, le décrivant comme quelqu’un qui réfléchit et qui pense beaucoup. C’est quelqu’un d’ouvert, de fin, de sensible à ce qui se passe, qui embarque, qui est positif, qui joue, qui a envie de jouer, et qui a des choses à dire! Il arrive dans une salle de répétition ou de travail avec ce qu’il est, son expérience tout à fait assumée, mais c’est quelqu’un avec qui on peut travailler, ensemble, ajoute Dalpé, aussi content d’avoir choisi un auteur qui porte en lui la perspective de l’Ouest et l’identité fransaskoise, car c’est une voix qu’on entend peu et qui, croit-il, a sa place autour de la table.

La finesse et la perspective de l’Ouest

Jean Marc Dalpé : Je pense qu’en quelque part, on vient évidemment de deux générations différentes, mais on vient un peu de la même place, c’est-à-dire que plus largement, je sens une parenté au niveau de l’espèce d’identité nord-américaine. Il a cette sensibilité au niveau de l’identité, de la route, notamment, avec son show Rearview [ndlr : ce texte est disponible dans l’ouvrage Le théâtre fransaskois, tome 5, publié aux Éditions de la nouvelle plume]; la sensibilité du minoritaire, de celui qui est marginalisé. Mais en même temps, il a cette particularité-là de la perspective de l’Ouest.

Dans Dehors c’est le conflit entre deux frères, celui qui part et celui qui reste, la culpabilité de celui qui part et la frustration de celui qui reste – ça c’est une dynamique très forte liée à l’identité, au territoire, et que je comprends bien, d’ailleurs ma nouvelle pièce La Queens’ est en plein là-dedans aussi. On sent ça aussi dans Rearview parce que c’est le retour chez lui : il part à Montréal et il faut qu’il retourne. Il y a aussi ce désir-là de s’ancrer dans Straight Jacket Winter, mais de se sentir marginalisé, et ce questionnement de comment être bien, comment trouver sa façon d’être dans le monde quand on est marginalisé ou quand on est minoritaire ou différent, quand on n’adhère pas à la majorité. Tout ça fait que je pense que Gilles Poulin-Denis apporte une autre façon de parler de tout ça, d’être bien dans le monde… ou d’être mal dans le monde!

Je pense que c’est une perspective ou un regard qu’on pose sur la condition humaine qui est juste un peu autre que des gens qui s’identifient à une majorité. Même dans le cadre du Wild West Show de Gabriel Dumont, David Granger et Gilles comprenaient plus qu’Alexis Martin et moi les liens qu’on devait tisser avec les auteurs qui venaient des Premières nations et les Métis, et la relation entre l’anglais et le français, aussi; ils avaient cette sensibilité-là.

La sensibilité

JM.D. : Je pense que l’expérience minoritaire nous pousse à avoir envie d’être solidaires avec d’autres minorités. Ce n’est pas toujours vrai et on peut me sortir plein de contre-exemples de ça, mais quand même, l’expérience minoritaire fait que quand une autre minorité se retrouve visée ou veut prendre la parole, on est plus ouvert à les écouter et à leur donner la parole. Ça revient à la capacité de Gilles à regarder autour, d’être à l’écoute, d’être prêt à écouter l’autre.

Je le vois dans la façon dont il a mené la barque à travers les nombreuses réécritures de Dehors, à travers les nombreuses étapes de création du Wild West Show de Gabriel Dumont aussi. C’est certainement quelqu’un qui va faire bouger le théâtre hors-Québec, nos théâtres. À cause du contenu, à cause de ses textes, et aussi au niveau de la forme; on a un bon exemple avec Straight Jacket Winter, une pièce de théâtre quasi-documentaire qu’il a fait avec Esther Duquette. C’est très le fun, c’est très contemporain : il est à l’écoute de ce qui se passe ailleurs dans le monde théâtral – ailleurs je ne parle pas juste du Québec, mais aussi de l’Occident, de l’Europe.

On le voit aussi avec les liens qu’il est en train de faire avec son nouvel emploi à Zones Théâtrales, où il va faire les liens entre l’Ouest, l’Ontario, l’Acadie, et aussi ailleurs, avec le Québec et tout ça, donc je pense qu’il va faire de belles choses. Je trouve que c’est un bon choix pour diriger Zones Théâtrales, parce que Gilles c’est quelqu’un qui va écouter et qui va attendre avant de poser des gestes, qui va vouloir assimiler ce qui est en train de se passer avant de bouger.

L’intelligence

JM.D. : Un peu comme moi, Gilles est quelqu’un qui arrive à l’écriture via le jeu, et via les expériences de ce que nous à l’époque on appelait la création collective. Ce sont des œuvres d’acteurs. Je pense au iShow, c’est l’idée du collectif, il arrive à l’écriture via le jeu, via le collectif. Il s’imprègne de ce qui se passe autour, puis il s’insère et prend la parole.

Mais même en solo, il y a une finesse dans son écriture. Il a souvent de très belles couches, ça gagne à être lu et relu, et quand on le joue, on s’en aperçoit de ces belles couches-là; ce n’est pas une écriture coupée à la hache. Il y a des œuvres qui sont coupées à la hache et qui s’imposent, mais l’écriture de Gilles est plus fine, il installe des affaires, après il installe quelque chose d’autre, et c’est en regardant le portrait global qu’on réalise tout ce qu’il a inséré ici et là.

 Propos recueillis par Alice Côté Dupuis