Croisements littéraires: Gilles Poulin-Denis vous présente Georgette LeBlanc

28 novembre 2018

Le Regroupement des éditeurs franco-canadiens célébrera ses 30 ans en 2019. Nous avons donc eu envie de mettre en lumière les auteurs qui ont cheminé à nos côtés durant toutes ces années, mais aussi ceux qui se sont plus récemment joints à l’aventure. En alternance, dans une sorte de chassé-croisé, les auteurs de la relève vous parleront d’auteurs établis qu’ils respectent, et les auteurs chevronnés vous présenteront de jeunes auteurs prometteurs.

Cette semaine : Gilles Poulin-Denis vous présente Georgette LeBlanc

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Gilles Poulin-Denis a un souvenir très vif de sa rencontre avec l’écriture de Georgette LeBlanc : c’était avec Amédé. J’ai été vraiment frappé par la langue, qui est une langue très poétique, mais en même temps qui ramène à une langue orale, qui n’est pas la mienne, mais plutôt une langue qui est acadienne. Ça m’a beaucoup interpellé, comme j’ai grandi dans un milieu minoritaire et que moi aussi, quand j’écris, j’écris avec une espèce de patrimoine linguistique qui vient de ma région, disons, que je transpose dans l’écriture. Donc quand j’ai découvert l’écriture de Georgette LeBlanc, non seulement j’ai été interpellé par le propos, mais aussi par la façon dont elle le livre, la parole et la langue de l’écriture, se souvient l’auteur et metteur en scène.

Cette langue d’écriture, très caractéristique de l’œuvre de Georgette LeBlanc, représente, selon Gilles Poulin-Denis, un acte courageux, d’une certaine façon : c’est courageux, parce que tu t’adresses quand même à un lectorat. Moi j’ai découvert le lexique à la fin du Grand Feu après avoir lu tout le recueil sans trop savoir ce que voulaient dire certains mots. Elle écrit avec sa propre voix, sans compromis, et je trouve que c’est courageux de le faire et d’accepter que ça puisse un peu déstabiliser certains lecteurs. Mais comme plusieurs grands succès, l’écriture de l’Acadienne, même en demeurant fidèle à sa langue et allant dans l’intime et l’authentique, permet tout de même, selon le Fransaskois, de rejoindre l’universel.

Malgré plusieurs minutes passées à saluer le respect des couleurs de sa langue dans son écriture, lorsqu’on lui demande de décrire Georgette LeBlanc en trois mots, Gilles Poulin-Denis décide toutefois d’occulter l’identité acadienne de l’auteure. Pour moi, ce sont deux affaires séparées : il y a le travail artistique et l’identité, qui ne sont pas complètement séparées, évidemment. Mais je réfléchissais vraiment plus à son travail en tant qu’autrice qu’à l’impact de son identité acadienne, disons. Parce que je trouve que parfois, il y a quelque chose qui peut devenir un peu lourd pour un artiste de devenir le porte-étendard d’une communauté, même si ça fait toujours chaud au cœur, déclare-t-il, en connaissance de cause.

C’est donc dans une forme de solidarité que Gilles Poulin-Denis emploie l’expression « grand talent » pour décrire Georgette LeBlanc, pas simplement au sens de « talentueuse », mais au sens de « grand talent canadien », reconnaissant la chance pour les lecteurs d’avoir accès à un aussi grand talent. Il respecte aussi le côté multifacette de sa carrière d’écrivaine, pour sa capacité de pouvoir travailler sur différents types d’écriture comme sa participation à l’écriture de chansons ou de séries, et je trouve qu’elle fait un travail d’orfèvrerie sur les mots, sur comment organiser les mots et créer des images, donc je dirais peut-être finesse.

Un grand talent canadien

Gilles Poulin-Denis : Georgette LeBlanc a un talent de pouvoir à certains moments injecter des mots qui ont une connotation plus contemporaine dans l’écriture, et d’un peu brouiller les cartes. Quand j’ai lu Le Grand Feu, ça m’a replongé à quand j’ai découvert Amédé : on est comme dans un non-lieu, je trouve, parce qu’en quelque sorte, je n’arrivais pas à me situer, même si dans Le Grand Feu c’est vraiment une fable historique. À certains moments, il y a des mots qui nous ramènent à quelque chose de très contemporain qui, je trouve, brouillent un peu les pistes du moment dans lequel on se trouve. Alors même si on lit à propos d’un événement historique, ça pourrait se passer maintenant; il y a comme un flou, on est vraiment juste dans la poésie du moment.

On est dans un récit très poétique, ne serait-ce que dans la façon de raconter. Il y a quand même une narration, une histoire, comparée à d’autres formes de poésie qui sont beaucoup plus abstraites, qui sont plus évocatrices. On se rattache à certains personnages, à une action, et à cause de la forme, on dirait que la langue pourrait parler d’un événement qui pourrait avoir lieu présentement, qui pourrait être dans l’histoire récente, autant que quelque chose de la grande histoire, qui s’est passé il y a des centaines d’années. Il y a son écriture, mais aussi, je pense que la forme écrite, le type de poésie qu’elle écrit joue un rôle.

Donc il y a la poésie de son écriture, mais je trouve aussi – peut-être à cause de mon bagage en théâtre, mais aussi parce qu’il y a une trame narrative, qu’on suit une histoire – que c’est comme si ça mêle plusieurs différents genres d’écriture tout à la fois. On est dans le récit, mais moi je lisais ça avec mon regard de théâtre, et je trouvais que c’était tellement une écriture textuelle, dramatique et contemporaine. Il y a un narrateur, il y a aussi une liste de personnages au début du livre qui explique un peu les liens entre eux, comme dans l’écriture d’une pièce où on a la présentation des personnages. Il y a différentes actions, des sauts; même qu’à la limite, je trouve que ça fait une espèce d’effet cinématographique pour le lecteur. On peut s’imaginer les scènes, parce qu’il y a comme des jumpcuts : on est avec un personnage à l’intérieur d’une calèche, puis on se retrouve à l’extérieur avec un autre personnage, et tout ça dans la même page. Donc je trouve que ça transporte le lecteur dans plein de différentes zones.

Multifacette

G. P.-D. : Dans le milieu culturel, le milieu artistique, on se fait toujours demander comment on fait pour gagner notre vie, et je trouve que Georgette LeBlanc est vraiment un bon exemple de réussite. Elle fait plein de différentes choses, qui sont toujours rattachées à l’écriture, mais elle explore plein de différents styles, que ce soit l’écriture de scénarios ou de chansons, et je trouve que c’est inspirant. En plus, avec la reconnaissance qu’elle a; là elle se retrouve à être auteure en résidence au Parlement du Canada, c’est quand même exceptionnel!

Je me suis posé la question en lisant Le Grand Feu: est-ce qu’il y a moyen de transposer ça sur scène? Certainement! Le défi, je trouve, c’est que la langue est tellement imagée et c’est tellement bien raconté dans les mots que la question se pose : si on avait à monter ça sur scène, qu’est-ce qu’on montrerait? Parce que le texte est déjà tellement puissant au niveau des images, que ce serait complètement inintéressant de présenter sur scène l’action qui est décrite dans les mots, parce que je trouve que le texte de Georgette LeBlanc le fait déjà très, très bien, donc ce serait un peu une redite de montrer la calèche, les personnages ou quoi que ce soit.

Moi, en le lisant, je pensais à une comédienne que je connais qui vient du Nouveau-Brunswick, et j’entendais ces mots-là résonner avec son oralité à elle, et je me suis dit que peut-être juste en lecture ou juste en performance d’actrice ou d’acteur, ça pourrait être intéressant de faire résonner ces mots-là à l’oral. Mais à ce moment-là, tant qu’à faire ça, on devrait demander à Georgette LeBlanc de faire elle-même une lecture poétique! Il pourrait y avoir juste un petit soutien d’éclairages et sonore par moments, juste pour appuyer un peu les images qui sont dans le texte, et ce serait suffisant. Finalement, on dirait que le texte est déjà complet, et il comporte déjà beaucoup de travail, on n’a pas besoin d’en rajouter plus!

Finesse

G. P.-D. : Dans son écriture, moi j’apprécie beaucoup la forme que les phrases, que les mots ont sur la page, et juste dans la façon dont le texte est organisé, c’est là où toute la poésie se trouve, selon moi; les images sont créées avec juste des sauts de ligne.

Son écriture me semble aussi être quelque chose qui est hors du temps, dans la mesure où elle parle d’événements historiques, mais traités avec une langue écrite d’aujourd’hui, donc j’ai l’impression que ça va toujours rester actuel.

Je trouve qu’il y a vraiment quelque chose qui ressort dans son écriture, particulièrement par le flou temporel. Si ce n’était pas écrit que Le Grand Feu c’est vraiment un événement qui a eu lieu dans les années 1800, je ne l’aurais jamais su et je serais resté un peu dans une espèce de flou. Ça, je trouve que c’est bien particulier de prendre des événements historiques ou de la mythologie d’une communauté, d’une culture, et de la transposer de cette manière-là pour que ça reste à la fois historique, mais aussi très contemporain, très réel. Les gens qui connaissent bien l’histoire du Grand Feu vont tout de suite savoir un peu où ça se place, mais comme moi je n’avais pas ces référents-là, je trouve qu’il y a quelque chose d’onirique dans le récit.

Un titre de Georgette LeBlanc à conseiller?

G. P.-D. : C’est sûr que c’est Amédé, même si j’ai beaucoup, beaucoup aimé Le Grand Feu. C’est parce que Amédé est pour moi la découverte de cette autrice, et surtout de sa plume. Je l’ai savouré ce recueil-là de la première page jusqu’à la dernière, parce que premièrement j’ai découvert la langue, ensuite j’ai découvert le récit, tranquillement, sans savoir toute l’espèce de mythologie qu’il y avait dans ce récit-là, sans savoir ça s’en allait où, et ça a vraiment été une belle rencontre. Je l’ai lu et je l’ai passé à mon frère parce qu’il fallait qu’il lise ça, et j’en ai aussi parlé à des gens autour de moi, parce que pour moi, c’était une grande découverte.

 Propos recueillis par Alice Côté Dupuis