Croisements littéraires: Georgette LeBlanc vous présente Monica Bolduc

7 janvier 2019

Le Regroupement des éditeurs franco-canadiens célébrera ses 30 ans en 2019. Nous avons donc eu envie de mettre en lumière les auteurs qui ont cheminé à nos côtés durant toutes ces années, mais aussi ceux qui se sont plus récemment joints à l’aventure. En alternance, dans une sorte de chassé-croisé, les auteurs de la relève vous parleront d’auteurs établis qu’ils respectent, et les auteurs chevronnés vous présenteront de jeunes auteurs prometteurs.

Cette semaine : Georgette LeBlanc vous présente Monica Bolduc

30e du REFC_WordItOut_GL_MB_article

Georgette LeBlanc a découvert la poétesse acadienne Monica Bolduc en lisant son unique recueil à ce jour : Dead End, publié aux Éditions Perce-Neige dans la collection Rafales. Dead End m’a surprise, m’a fait beaucoup de bien, m’a fait plaisir. Ce n’est pas que c’est rare qu’un recueil surprenne ou fasse plaisir, mais disons que quand ça arrive, on le note et on est contents. En plus, c’est une jeune femme, une femme qui écrit et qui est acadienne, aussi, donc ça m’intéresse, ajoute la poète officielle du Parlement du Canada.

Mais quand on lui demande de décrire Dead End, son enthousiasme n’est pas modéré et elle trouve manifestement que l’écriture de sa consœur est singulière : Les textes de ce recueil-là sont comme le contraire de ce que je fais, moi. Elle parle d’un « je » très personnel, elle partage son intimité, ses expériences de vie, la réalité, le quotidien de sa vie, en tant que Monica Bolduc – ce que j’imagine, du moins, mais ce « je » là est sûrement un peu un personnage. Moi, jusqu’ici, les recueils que j’ai publiés étaient comme atemporels, et Monica, elle, elle est vraiment dans le « maintenant », dans sa vie comme femme aujourd’hui et dans toutes les dimensions.

Elle présente toute une série d’expériences qui sont ne sont pas nécessairement faciles à partager, non plus. Elle touche à tout : à la sexualité, aux crises identitaires, aux crises existentielles, à des rendez-vous chez le médecin pas trop faciles; ce sont comme des expériences de vie que beaucoup de gens vivent, finalement, que beaucoup de gens connaissent, mais dont peu de gens parlent. Même en poésie, on n’est pas tout le temps à l’écrire, donc ça prend beaucoup de courage, croit Georgette LeBlanc.

D’ailleurs, lorsqu’on lui demande de décrire Monica Bolduc en trois mots, celle-ci y va plutôt d’une phrase évocatrice : « belle, grande et féroce ». Elle est comique, aussi, il y a une espèce de tendresse chez elle. C’est une femme quand même qui mord dans la vie; je ne la connais pas très bien, mais j’ai eu cette impression-là. Alors même si ça va mal, que ce n’est pas facile, elle est là et elle fonce. Féroce dans ce sens-là, comme une belle présence, avec de la détermination. Je pourrais dire simple, aussi, mais pas dans un sens péjoratif. Simple dans les textes, qui ne sont pas compliqués, qui vont droit au but, et ça fait plaisir. Moi j’apprécie ça beaucoup.

Une auteure féroce et déterminée

G.L. : C’est ça que je trouve beau de son recueil : elle n’a pas peur des tabous, mais tu n’as pas non plus l’impression que c’est gratuit, qu’elle te l’écrit pour te choquer ou pour faire un show. Il y a quelque chose de très humble ou de très simple dans ses textes, de cohérent. C’est solide, ça se tient. D’un poème à l’autre, elle ne lâche pas, elle conserve la même force, le même rythme. Il n’y a pas qu’un poème dans le recueil qui ressort et qui est choquant et qui te chavire : c’est chaque texte, c’est pensé, c’est réfléchi. C’est authentique, aussi.

Il y avait tout un mouvement de Confessional poetry où on se confiait au lecteur, où on mettait de l’avant l’expérience de l’intimité, du personnel – un peu comme Annie Ernaux en France, que j’adore – et qui s’inspirait et écrivait autour de ce qu’ils avaient vécu. Mais ce n’est pas facile, mine de rien; on croirait que ce serait plus simple, mais je pense que ce l’est beaucoup moins, dans le fond, parce qu’il y a toutes sortes de grosses décisions à prendre. Ce n’est jamais simple d’être capable de livrer ça d’un poème à l’autre et de tenir ça durant tout un recueil; c’est fort. De l’assumer, aussi, c’est courageux.

Elle parle du désespoir, finalement; beaucoup de problèmes de santé mentale, de faire face à tout ça, et de te retrouver à avoir besoin de gérer le regard des autres en plus du reste. Finalement, ce sont aussi tous les aspects qui tournent autour d’une femme en train de faire sa vie; une personne toute simple. Elle n’essaie pas de raconter l’histoire des autres, c’est juste la sienne. Donc avec le titre, Dead End, on peut se dire que c’est déprimant, que c’est la fin, mais en fin de compte, tu n’es pas déprimée en la lisant. Ce n’est pas un dead end : juste parce qu’elle l’écrit, il y a quelque chose comme une libération par la parole. Ça fait du bien d’écrire, mais ça fait du bien de le lire aussi, de lire quelqu’un qui a le courage d’en parler comme ça, de partager tout ça.

Pourquoi on lit de la poésie? C’est pour ça, finalement, je pense : pour en savoir plus ou même de ressentir, d’essayer de toucher et de mieux comprendre cette émotion-là qu’on peut tous comprendre, qu’on l’ait vécu ou non. Et Monica met le doigt aux bons endroits, elle a les bons mots pour exprimer tout ça. Elle ne rend pas ça cute, elle ne va pas essayer de diminuer sa peine; si elle a mal, elle le dit, si elle a eu mal, elle le dit. Mais ce n’est pas du n’importe quoi, c’est organisé, c’est cohérent. C’est un beau premier recueil. C’est très encourageant.

La beauté dans la simplicité

G.L. : Moi, je ne considère pas ça choquant, parce que je considère ça vraiment humain et c’est beau. Ce sont des expériences de vie que beaucoup de mes amis ou moi-même avons vécu d’une manière ou d’une autre. C’est touchant justement parce que c’est très simple et simplement dit : le vers est simple et beau. C’est cru, mais je n’ai pas l’impression en le lisant – et c’est ce que j’aime – qu’elle écrit pour te choquer, que c’est son intention. Le texte va peut-être finir par te choquer, mais ce n’est pas ça son intention; son intention est de partager une expérience de vie, et c’est à prendre ou à laisser. Ça c’est beau, moi j’aime ça.

Et c’est très personnel, aussi! Elle ne se cache pas. En lisant Monica, t’es dans la veine des Bukowski ou Patrice Desbiens, des poètes que j’aime, qui te disent juste « Tiens, c’est ça. C’est ça que je veux te dire. » C’est beau! C’est sa vérité à elle. Elle n’est pas là pour faire la morale non plus, il n’y a pas de gros jugement de valeurs ou quoi que ce soit. Elle écrit son expérience ou, en tout cas, celle du « je » qui est dans le poème, et puis c’est tout. L’aspect « à prendre ou à laisser », moi j’aime ça.

Je l’imagine facilement livrer ça sur scène, ça doit être très beau de l’entendre lire! C’est très accessible, et encore là, ça prend du courage aussi, parce que le spectateur ou le lecteur, la lectrice va associer ce « je » là à ta personne.

C’est un beau cas de « Less is more ». Monica a décidé d’écrire à propos de ce qu’elle connaît, ce qu’elle sait; du moins, c’est l’impression que j’ai. Alors on a comme confiance en la lisant. Même si tu ne te reconnais pas dans ce qu’elle raconte ou tu n’as pas vécu ça comme ça, tu lui fais confiance quand même. Et ça, ce n’est pas facile d’arriver à ça, ce n’est pas quelque chose que tu apprends à l’école; tu apprends en écrivant et en partageant tes textes, et en faisant le métier d’écrivain, je crois. En lisant son recueil, tu as comme confiance en elle, tu veux la suivre; tu veux la suivre dans son monde difficile, même s’il n’est pas facile et que ça ne fait pas tout le temps plaisir. C’est vraiment excellent pour un premier recueil.

 Propos recueillis par Alice Côté Dupuis