Critique de «L’accoucheuse de Scots Bay» par Anne Godin

10 mars 2021
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En février 2021,

découvrez L’accoucheuse de Scots Bay,
d’Ami McKay, traduit par Sonya Malaborza
paru aux Éditions Prise de parole

Anne Godin a été animatrice et journaliste pour Radio-Canada durant 32 ans. Durant sa carrière elle a eu, dans ses émissions, des chroniques littéraires pour encourager les gens à lire.  Anne a fait de nombreuses émissions dans différents Salons du Livre. En 32 ans de carrière, elle a interviewé de nombreux  écrivains et écrivaines. Maintenant à la retraite, elle continue de s’intéresser à la littérature en travaillant, entre autres, au Salon du livre de Dieppe comme animatrice et intervieweuse. Anne est aussi la co-auteure du livre Saveurs D’Acadie, qui parle de la gastronomie acadienne. Elle a eu la chance de présenter son livre au Québec, en France et surtout en Acadie dans des Salons de livre.

Par Anne Godin

Ce roman m’a captivée dès le début. On entre vite dans le vif du sujet et l’on est transporté dans ce petit village de la Nouvelle-Écosse, Scots Bay. C’est comme un voyage dans le temps : on se retrouve d’emblée en 1916. Ce roman est si accrocheur qu’on a de la difficulté à le poser. Les personnages bien campés donnent l’impression qu’on les connaît déjà. Rapidement, on s’attache au personnage principal, celui de la jeune Dora Rare, seize ans, seule fille de sa famille. Mais le plus captivant des personnages est sans aucun doute celui de l’accoucheuse Marie Babineau – un brin mystérieuse, un peu sorcière. C’est une Acadienne de la Louisiane, descendante du dernier bébé né à Grand-Pré et déporté en Louisiane, Louis Faire Leblanc, lui-même guérisseur. Son arrière-grand-père serait apparu en songe à Marie, lui disant qu’elle devait revenir en Acadie… Et elle va le faire. Mais elle aboutira dans ce petit village anglais non loin de Grand-Pré; elle accouchera presque la totalité des bébés du village et soignera les gens avec toutes sortes de concoctions végétales. Beaucoup de ses secrets, apprendra le lecteur, lui proviennent des Micmacs et des amérindiens de la Louisiane. Signe que les Acadiens ont toujours entretenu des liens étroits avec les peuples autochtones.

Marie Babineau pressent en la jeune Dora une bonne candidate pour prendre sa relève. Elle se fait vieille et doit transmettre son savoir à une jeune. Et Dora est « spéciale » : lorsque M’ame Babineau a accouché sa mère, la petite est venue au monde avec une « coiffe » (une partie du sac amniotique) sur le visage. On croyait à l’époque que c’était un signe de chance, et M’ame Babineau sait que la petite sera à la hauteur de cet augure. Un jour, elle vient la chercher pour l’aider à pratiquer un accouchement; Dora a seize ans. C’est une naissance compliquée, le bébé naît trop tôt et meurt. Le mari est violent, il entre et exige son repas même si sa femme est en travail, lui donnant même un coup de pied.

Ce roman m’a captivée dès le début. On entre vite dans le vif du sujet et l’on est transporté dans ce petit village de la Nouvelle-Écosse, Scots Bay. C’est comme un voyage dans le temps : on se retrouve d’emblée en 1916.

Voilà qui marque un début pénible pour Dora, mais à la demande de ses parents et de M’ame Babineau, elle ira vivre avec la vieille. Et c’est passionnant, tout ce qu’elle apprendra d’elle. L’accoucheuse est un personnage attachant, au parler acadien typique de la baie Sainte-Marie; une femme franche qui n’hésite pas à donner la réplique aux hommes, ce qui n’est pas la norme pour une femme de cette époque.

Apparaît un autre personnage, celui du docteur Thomas, qui s’installe dans les parages pour ouvrir une clinique d’obstétrique. Il n’aime pas l’accoucheuse, la dénigre et veut qu’elle cesse sa pratique. Surtout, il ne veut pas que Dora perpétue la tradition. Il décide donc de livrer combat à Marie Babineau, la prévenant un jour qu’il se passera quelque chose de terrible si elle n’arrête pas ses activités de sage-femme. Et elle lui répond : « Strapper une femme après une table pis la ligoter comme une truie pendant qu’elle accouche, c’est ça qu’est terrible. »

À l’époque, la vie des femmes est difficile : elles subissent souvent de la violence de la part des maris, doivent travailler dur et prendre soin de nombreux enfants. On leur interdit de « contrôler » les naissances ou de refuser les avances de leur mari. Résultat, il arrive qu’elles n’en peuvent plus et craquent. Le docteur Thomas dit alors qu’elles souffrent d’hystérie, une « maladie grave ». Parfois, des femmes sont internées des suites d’un tel diagnostic. Mais le docteur Thomas préconise un autre traitement pour soigner l’hystérie des femmes : le vibromasseur. L’appareil donne des orgasmes, ce que peu de ces femmes connaissent auprès de leur mari. Ce volet du livre est cocasse. M’ame Babineau, elle, soigne les femmes avec des infusions d’herbes et des méthodes naturelles. On voit ici confrontées la médecine moderne et la médecine traditionnelle – une confrontation toujours observable de nos jours.

Voici donc un roman qui aborde beaucoup de sujets sociaux ayant de quoi faire réfléchir : la lutte des femmes pour l’égalité, l’homosexualité féminine, l’avortement, la complicité entre femmes, le débat entre médecine moderne et médecine traditionnelle.

Ce qui m’a le plus impressionnée dans cette lecture, c’est la solidarité entre les femmes du village. La jeune Dora va même fonder le Club des « brocheuses ». Les femmes se rencontrent une fois par semaine, le mercredi, pour tricoter des chaussettes pour les soldats du village partis à la guerre. Ces villageoises s’entraident entres elles, et Dora se fait fréquemment demander d’aider une ou l’autre à contrôler sa fécondité ou à avorter une grossesse. Elles vont même jusqu’à parler entre elles de leurs relations sexuelles avec leur mari. Lorsque Dora sera en difficulté, les femmes du Club des brocheuses l’aideront généreusement.

La traduction de Sonya Malaborza est exceptionnelle. On sent que cette dernière a fait beaucoup de recherches pour donner son caractère acadien au personnage de M’ame Babineau. On ne « sent » pas la traduction, ce que j’ai beaucoup apprécié. J’y ai néanmoins senti la touche personnelle de Malaborza. On peut dire aussi que c’est un roman historique : on y évoque l’explosion d’Halifax en décembre 1917 – la jeune Dora sera là pour aider les femmes à accoucher. On y décrit bien la vie après l’explosion, et il y a ce passage touchant d’une femme gravement blessée aux yeux qui, devenue aveugle, met au monde son bébé avec Dora. Quand l’autrice dépeint le passage de Dora à Boston, c’est le début de l’épidémie de Grippe espagnole, un sujet qui résonne avec l’actualité.

Voici donc un roman qui aborde beaucoup de sujets sociaux ayant de quoi faire réfléchir : la lutte des femmes pour l’égalité, l’homosexualité féminine, l’avortement, la complicité entre femmes, le débat entre médecine moderne et médecine traditionnelle. On se rend compte de la pertinence et de la validité des méthodes et concoctions naturelles de la vieille sage-femme, comme lorsqu’elle réussit à faire se retourner un bébé juste avant l’accouchement, ou prescrit ici et là un remède à base de plantes.

En terminant, j’aimerais dire de ce roman qu’il compte parmi les plus beaux que j’aie lus cette année – et j’en ai lu beaucoup!

Pour en savoir plus...

L’accoucheuse de Scots Bay

Découvrez le roman historique L’accoucheuse de Scots Bay écrit par Ami McKay, traduit par Sonya Malaborza, et publié aux Éditions Prise de parole.

Dora Rare n’est pas une jeune femme comme les autres. À l’aube de l’âge adulte, ses espoirs de mariage et de maternité bifurquent lorsque M’ame B., l’accoucheuse de son village natal de Scots Bay, en Nouvelle-Écosse, lui enseigne les gestes et les remèdes qui feront d’elle une guérisseuse. Pendant que la Première Guerre mondiale fait rage, Dora mène ses propres combats : grossesses et accouchements difficiles, problèmes de fertilité, insatisfaction sexuelle. Les occasions de mettre à profit ses dons de sage-femme sont nombreuses. Pourtant, son engagement ne plaît pas à tout le monde – aux médecins, surtout, qui y voient un obstacle à leur nouvelle pratique en obstétrique – et va lui causer de graves ennuis.

Immense succès en version originale anglaise (250 000 exemplaires vendus), L’accoucheuse de Scots Bay dépeint les réalités de la vie en milieu rural au Canada atlantique au début du siècle dernier et laisse entrevoir les luttes que devront mener les femmes pour protéger leurs acquis et étendre leurs droits, en premier lieu, celui de disposer de leur corps.

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