Critique de «Génération Sandwich» Par Pierre-André Doucet

5 février 2021
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En janvier 2021,

découvrez Génération  Sandwich,
d’Hélène Koscielniak
paru aux Éditions L’Interligne

Pierre-André Doucet est pianiste et écrivain. Il est actuellement directeur général par intérim du Festival Frye et demeure à Moncton, au Nouveau-Brunswick.

Par Pierre-André Doucet 

Le dernier roman d’Hélène Koscielniak, Génération sandwich (Éditions L’Interligne, 2020) présente avec humanité Lianne, une femme quinquagénaire qui agit comme proche aidante auprès de son père, Dominique, en plus d’accueillir chez elle, tour à tour, ses deux enfants adultes, le fils de son mari, et son petit-fils. Prise en sandwich entre tous ces membres de sa famille, Lianne tente également de se dévouer à son mari, sa carrière, et sa pratique du vitrail, un petit plaisir qu’elle se permet.

On nous propose donc en Lianne un personnage qui déborde d’amour et de bonnes intentions. Sa dévotion, son sens de la responsabilité et sa culpabilité sont palpables, et les questionnements intérieurs et l’anxiété accablante qu’elle porte forment le cœur du roman. D’un bout à l’autre, on baigne dans l’intériorité, et surtout la sienne. Des listes, des marches à suivre, des énumérations d’actions parfois ennuyantes à n’en plus finir : voilà le quotidien de Lianne. De prime abord, ce portrait épuisant de ses tracas, de ses peines et de ses difficultés, qu’on revisite incessamment, peut sembler excessif. Cependant, à mesure que s’étale ce roman, le lecteur accumule et partage ce fardeau avec elle.

Génération sandwich, c’est l’histoire d’une femme surmenée, proche aidante à bout de ressources.

Lianne est une femme prévoyante, économe, déterminée. Elle fait don de soi d’abord et avant tout, au point de se martyriser. Cependant, Koscielniak lui permet des faux pas et une complexité qui l’humanisent aux yeux du lecteur. Ses interactions avec la technologie sont particulièrement honnêtes et attachantes : le rythme avec lequel elle consulte Facebook est lent, très engagé et soucieux du détail – un contraste marqué avec la relation de surface que beaucoup de jeunes entretiennent avec les réseaux sociaux. Plus loin, j’ai aussi été particulièrement charmé par la scène où, lorsqu’elle égare son téléphone cellulaire, elle signale son appareil à partir de la ligne fixe.

Plusieurs des personnages avec lesquels interagit Lianne sont tous aussi colorés et vivants, et contribuent à un texte où le conflit se veut naturel et omniprésent. Cependant, l’ampleur du roman fait en sorte que même si certains personnages sont investis de candeur et d’humour (Dominique, par exemple), d’autres campent des archétypes qui frôlent le cliché (l’amant sans défaut, le jeune homme fainéant). Heureusement, ce n’est pas le cas de Liam, le petit-fils trans de Lianne, dont on suit l’épanouissement progressif tout au long du roman. Ce livre n’est évidemment pas destiné aux jeunes trans, mais pour le public ciblé par le roman, on brosse un portrait empathique de la transidentité.

Même si cette toile de personnages est généralement bien calquée et les sujets bien recherchés, la lecture du roman est quelque peu encombrée par certains choix stylistiques de Koscielniak. La narration foisonne d’adjectifs, et fait état d’un usage parfois excessif de points d’exclamation, d’interrogation et de suspension. De plus, malgré une narration à la troisième personne, Liam est fréquemment mégenré et morinommé. L’autrice essaie peut-être ici de démontrer la difficulté avec laquelle ses personnages assimilent l’identité de Liam, mais l’effet final est plutôt d’alourdir inutilement le texte.

Plusieurs des personnages avec lesquels interagit Lianne sont tous aussi colorés et vivants, et contribuent à un texte où le conflit se veut naturel et omniprésent.

D’autre part, les phrases courtes, au rythme parfois télégraphique, sont en général très sincères, et le vocabulaire riche, mais le texte s’embourbe fréquemment dans des passages sondant les états d’âme et les motivations des personnages, qui tendent vers la redondance. Par exemple, il arrive souvent qu’un paragraphe truffé de questionnements intérieurs pourrait se voir remplacé par une action qui communiquerait une intention similaire. Enfin, à plusieurs reprises, une conversation entre deux personnages est racontée à un tiers, à peine quelques pages plus tard. Au final, on a l’impression que très peu de choses sont laissées à la détermination ou à l’intelligence du lecteur.

En revanche, l’emploi d’une structure polyphonique dynamise le texte, et offre une dimension rythmique au récit qui n’est pas sans rappeler Nancy Huston. La cadence des scènes est parfois logique, parfois étourdissante, voire choquante – j’ai beaucoup apprécié cet élément, surtout la transition vers la deuxième partie du roman, un épilogue à la fois confrontant et serein. C’est à se demander, par contre, si la structure n’aurait pas été encore plus efficace mariée avec une narration à la première personne et au présent. Ainsi, on distinguerait mieux chaque personnage et on entrerait plus facilement dans sa peau. Cela aurait aussi eu l’avantage d’éviter la confusion dans les multiples retours en arrière, qui parsèment le roman et qui viennent nourrir l’intrigue et la complexité des personnages.

Génération sandwich, c’est l’histoire d’une femme surmenée, proche aidante à bout de ressources. D’une autre qui cherche son père. D’un jeune homme transgenre. D’un œil borgne, d’un avortement, de violence conjugale. De maladies dégénératives et d’anxiété généralisée. C’est un roman ambitieux qui témoigne d’une démarche sérieuse et d’une recherche approfondie de la part de l’autrice. Chez ses lecteurs et lectrices cibles, il saura assurément susciter une réflexion en lien avec plusieurs enjeux qui pourraient bien faire partie de leur réalité.

Pour en savoir plus...

Génération sandwich

Découvrez Génération  Sandwich, un roman d’Hélène Koscielniak paru aux Éditions L’Interligne en 2020. En voici le résumé :

Lianne Ménard fait partie de la « génération sandwich », appelée à prendre soin simultanément de ses vieux parents et de ses enfants adultes. Entre les besoins de son père souffrant d’alzheimer, de ses enfants malheureux en couple et de sa petite-fille qui annonce son intention de devenir un garçon, Lianne se sent débordée et épuisée.

Culpabilité, liens familiaux, rapports intergénérationnels : avec ce roman, Hélène Koscielniak montre à nouveau son talent pour scruter le quotidien et traiter de problèmes sociaux actuels avec un réalisme désarmant.

« Voilà un sujet peu abordé, qui touche pourtant le quotidien de plus de 50% des gens entre 40 et 60 ans […]. »

– Isabelle Beaulieu, Les Libraires

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