Choix de l’équipe : 4 livres à lire selon Alice Côté Dupuis

26 juillet 2019

Alice Côté-Dupuis - Crédit photo Caro Farmer

Alice Côté Dupuis,
coordonnatrice aux contenus du Regroupement,
vous présente ses coups de cœur

L’heure des vacances a sonné, vous trouvez que c’est un bon moment dans l’année pour accorder davantage de temps à la lecture, mais vous ne savez pas vers quel livre vous tourner? Qu’à cela ne tienne : l’équipe du Regroupement des éditeurs franco-canadiens a des suggestions pour vous! Cette semaine, c’est au tour d’Alice Côté Dupuis, coordonnatrice aux contenus, de dévoiler quatre de ses coups de cœur de la littérature franco-canadienne.

 

II (Deux), de Mansel Robinson, traduit par Jean Marc Dalpé (Éditions Prise de parole, 2012)

iideuxLa forme empruntée par Mansel Robinson dans ce dialogue qui n’en est pas un, dans cette pièce de théâtre à deux personnages qui ne sont pourtant pas dans la même temporalité, est diablement efficace. Elle permet aux propos des deux de se faire écho les uns les autres sans pourtant se répondre, mais offre aussi l’opportunité à chacun de se lancer dans de longues tirades bien senties, riches et révélatrices.

Alors que lui, un policier canadien de race blanche est lui-même en train de subir un interrogatoire par ses collègues, et qu’elle, sa femme tunisienne, musulmane et plus jeune que lui, se confesse au sujet d’un écart de conduite, c’est toute la question du racisme, de la religion, de la peur de l’autre et de la guerre contre le terrorisme qui se dessine en filigrane. Mais on assiste aussi à la fin de l’amour, lorsque le doute surgit à l’intérieur d’un couple, que le regard de l’un sur l’autre change et que cela atteint un point de non-retour. Cette courte pièce de seulement 60 pages ne manque pas de richesse ni de complexité, et aborde des thématiques à propos desquelles il est important de réfléchir.


 

Là où les chemins de terre finissent, de Sébastien Bérubé (Éditions Perce-Neige, 2017)

Là où les chemins de terre finissentQuand Sébastien Bérubé affirme en entrevue au sujet de Patrice Desbiens que ce que le poète franco-ontarien écrit est extrêmement honnête, que sa langue en est une de tous les jours, qui n’essaie pas de prouver quoi que ce soit, et que la beauté réside plutôt dans sa façon d’utiliser la langue qu’il parle, on aurait envie de lui dire que la même description pourrait tout à fait convenir à sa propre écriture. Mais outre l’authenticité de sa parole, ce qui frappe en lisant Sébastien Bérubé, c’est cette impression qu’on ne nous cache rien et qu’on va diablement au fond des choses, et ce, sans détour.

Même si on ne vient pas de l’Acadie, comme lui, sa parole engagée n’engage pas que lui : elle a le pouvoir de venir nous chercher, nous aussi. Qu’il parle de politique ou de territoire, de gens ou d’environnement, ses propos frappent toujours dans le mille et saisissent. Qu’il s’attarde à son pays, dans « God bless Canada » ou à sa province dans les magnifiques « Hymne » et « Ma province ou Se souvenir loin des plaques de char », son regard est affûté et il ne rate aucune occasion pour s’exprimer et pour nous faire réfléchir, tout en nous faisant malgré tout découvrir la richesse et la beauté de son coin de pays.

Les gens de ma province
N’écrivaient pas
Lisaient encore moins
Pour les gens de ma province
Beethoven était un gros Saint-Bernard
Et une crisse de bonne vue
Pis c’est ben correct de même
Le plus grand des poètes
Que je connaisse
Ne savait pas lire
Mais limait une chainsaw
Comme personne


 

le nom de mama, de Rosanna Deerchild, traduit par Mishka Lavigne (Éditions David, 2018)

le nom de mamaIl faut prendre son temps pour accueillir tout ce qui se trouve dans le nom de mama; il faut même parfois fermer le recueil de poésie pour accuser le coup, avant d’y replonger. Ce témoignage, d’abord d’une fille qui tente de percer le mystère de l’histoire vécue par sa mère, qui ne s’est jamais ouverte sur le sujet, puis de la mère elle-même qui prend la parole pour raconter son enfance dans les écoles résidentielles – ou pensionnats autochtones – est saisissant de vérité et poignant, à chacune de ses pages.

L’écriture est efficace, même si elle s’attarde aux détails; ce sont eux qui nous permettent de bien comprendre et de bien ressentir. Une lecture comme celle-ci est importante pour saisir l’ampleur des dommages physiques et psychologiques causés par de telles tentatives d’assimilation. Mais c’est aussi une lecture nécessaire pour connaître la réalité, la vraie, de ce que les peuples autochtones ont subi, et ainsi faire un pas important dans le dialogue pour la réconciliation.

Nous restés derrière on voit
l’éclat d’une lame tranchante
entend les pleurs
avant que la porte se ferme

certains avaient jamais vécu ça
leurs longues tresses parfaites
mesures des saisons
cordon ombilical à la mama
terre
flèches pointant vers la maison

coupées

Le legs d'EvaPour une autre lecture qui nous plonge aussi bien dans les réalités autochtones, mais du côté des réserves, le roman Le legs d’Eva de Waubgeshig Rice, traduit par Marie-Jo Gonny, chez le même éditeur, est tout aussi intéressant et pertinent.

 


 

Sans Nimâmâ, de Melanie Florence, traduit par Diane Lavoie, illustré par François Thisdale (Éditions des Plaines, 2018)

sans-nimamaL’histoire des femmes autochtones portées disparues a défrayé les manchettes à de nombreuses occasions dans les dernières années. Mais la façon dont cet album la raconte, en faisant alterner le point de vue d’une petite fille qui grandit et passe par toutes les étapes importantes de sa vie (entrée à l’école, graduation, mariage, etc.) sans sa mère à ses côtés, et celui de la mère qui continue, d’où elle est, à porter un regard bienveillant sur sa fille, est non seulement singulier, mais aussi excessivement poignant.

Les illustrations de François Thisdale sont sublimes et évoquent à merveille la tendresse entre la fille et sa grand-mère qui l’élève, mais aussi de la mère pour sa fille qu’elle aurait tant aimé voir grandir. Leurs couleurs sont savamment choisies, et les tableaux cachent plein de petits trésors, dont certains mots en Cri, ce qui contribue à l’authenticité du récit. Malgré son classement dans la catégorie « album jeunesse », ce livre pourrait tout aussi bien être lu avec des enfants de 4 à 7 ans qu’avec de jeunes adolescents, grâce à la richesse et la profondeur de son propos, et ainsi donner lieu à d’importantes discussions. Notre coordonnatrice aux contenus, elle, a eu les larmes aux yeux lors de sa lecture, qui l’a profondément touchée.

Alice Côté Dupuis
26 juillet 2019