Critique d'«Absente pour la journée» par Ariane Brun del Re

Absente pour la journée ou mademoiselle Anita, l’influenceuse

2 juin 2021
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En avril 2021,

plongez dans Absente pour la journée,
de Christiane St-Pierre
paru aux Éditions Perce-Neige

Originaire d’Ottawa, Ariane Brun del Re est présentement stagiaire postdoctorale Banting à l’Université de Montréal, où elle étudie l’inscription de la francophonie canadienne dans la littérature québécoise récente. Elle est spécialiste des littératures franco-canadiennes (Acadie, Ontario français, Ouest francophone), qu’elle a eu l’occasion d’étudier dans le cadre de ses études de maîtrise et de doctorat.

Par Ariane Brun del Re

Paru en 1989 aux Éditions d’Acadie, aujourd’hui défuntes, le roman Absente pour la journée de Christiane Saint-Pierre faisait l’objet d’une superbe réédition en 2015 dans la collection « Prose » des Éditions Perce-Neige. À mi-chemin entre le courant réaliste et le conte, il présente l’histoire de mademoiselle Anita, une septuagénaire établie depuis l’adolescence dans un village au bord de la mer, qui pourrait être situé au Nouveau-Brunswick ou en Gaspésie.

Si les habitants du village se montrent d’abord très méfiants vis-à-vis de cette étrangère arrivée d’on ne sait où, celle-ci finit par les gagner grâce à son talent de conteuse. Qui peut résister à une bonne histoire? Passionnée de voyage, auquel elle consacre « [s]es pensées, ses actions, ses gestes » (p. 11) ainsi qu’une pièce entière de sa maison, Anita Leduc s’amuse à inventer pour ses voisins et amis toutes sortes de récits sur les destinations exotiques qu’elle prétend connaître. Car celle qui donne l’impression d’être une globetrotteuse aguerrie n’a en fait « jamais pris l’avion de sa vie » (p. 12), comme on l’apprend dès le premier chapitre du roman.

Conscients de la supercherie, les habitants du village acceptent néanmoins de se prêter au jeu. Tous les jours, ils attendent impatiemment l’arrivée de mademoiselle Anita à l’épicerie de madame Yvonne, où elle les transportera dans son « avion de mots » (p. 70). Certains contribuent même activement à entretenir l’illusion, comme Maurice Landry, l’agent de voyage local, qui se charge de réserver les billets d’avion et les nuitées d’hôtel de sa voisine.

Une fois les réservations effectuées, mademoiselle Anita se prépare avec minutie au voyage qui n’aura pas lieu : elle sélectionne son itinéraire, fait ses valises en fonction de la météo et revêt sa tenue de voyage. On comprend bien tout le plaisir qu’elle retire de ces préparatifs; les effets positifs de la planification de voyage sur la santé mentale, qu’on nomme en anglais la Travel Planning Therapy, sont aujourd’hui bien documentés. Au moment du départ, plutôt que de se rendre à l’aéroport, Anita attend le décollage bien calée dans son fauteuil, un tricot entre les mains. Au rythme des aiguilles qui s’affolent, elle se laisse aller à la rêverie et imagine le voyage qu’elle racontera le lendemain à son auditoire captif en mal d’aventure. Le roman propose ainsi une réflexion sur l’importance de la rêverie et le plaisir de se faire raconter des histoires.

Dans la préface à la réédition, qui prend la forme d’une lettre adressée à l’autrice, mademoiselle Anita s’inquiète d’avoir « mal vieilli »; quel intérêt pourrait-elle susciter auprès des jeunes lecteurs et lectrices, qui ont « le monde au bout de leurs doigts avec tous leurs gadgets électroniques » (p. 8)? Son histoire émet pourtant une nouvelle résonnance à l’ère des nouvelles technologies et des réseaux sociaux.

Cette « magicienne du rêve » (p. 94) qui « voyageait pour tout le monde » (p. 40) joue pour les habitants du village un rôle similaire à celui des influenceurs et influenceuses qui, sur des plateformes comme Instagram, créent du contenu – parfois sous forme de stories, ces courtes vidéos éphémères – pour satisfaire notre soif de dépaysement sans que nous ayons à nous-mêmes à nous déplacer.

C’est d’ailleurs ainsi, par le biais des paroles ou de la lentille photographique d’autrui, que la majorité d’entre nous a dû se résoudre à voyager depuis le début de la crise de la COVID-19.

En dévoilant la supercherie d’Anita dès le début du roman plutôt qu’en en faisant le moteur de son intrigue, Saint-Pierre nous oblige à nous intéresser aux rouages de son jeu. Comment Anita réussit-elle à convaincre les membres de la communauté d’y prendre part? D’où lui vient son étrange magnétisme? À quelle source puise-t-elle les informations nécessaires pour inventer ses récits? Ces questions sont aussi celles que se posera Geneviève, la voisine d’Anita, lorsqu’elle s’installera au village dans l’espoir de se remettre à la peinture.

Le reste du roman permettra d’obtenir des réponses, quoique partielles, à ces questions. Il faudra user d’imagination pour combler les trous dans le texte, qui est construit – un peu à la manière d’un compte Instagram, justement – comme une série de vignettes, de moments partagés entre Anita et divers personnages du village. L’autrice ne brosse donc pas de portrait d’ensemble, contrairement à Geneviève, qui parvient à peindre un tableau à l’effigie de mademoiselle Anita en y « mett[ant] l’univers » entier (p. 104), à sa demande. Pour bien apprécier le roman, il suffit d’accepter, comme le font les personnages, de se laisser captiver par Anita et de croire aux choses extraordinaires que le roman rapporte, parfois avec nonchalance.

La grande réussite d’Absente pour la journée réside sans doute dans sa protagoniste énigmatique et excentrique, qui déconstruit les stéréotypes associés aux femmes et au troisième âge.

Sans emploi, sans mari et sans enfants, mademoiselle Anita revendique le statut de « fille vieille » : « Sachez qu’il n’y a pas de vieilles filles, mais que des filles vieilles. Il y a des gens d’un certain âge, ceux auxquels il est difficile d’accrocher un chiffre, et les autres, d’un âge certain. Tenez! Je ne vous cache pas le mien. Soixante-dix ans cette année. Je suis donc une fille avec un vieux cœur » (p. 41-42). Son âge n’empêche pas la dame de mordre dans la vie ou de se laisser tenter par de nouvelles aventures, comme le montrent les derniers chapitres du roman, qui surprendront jusqu’aux dernières lignes.

Absente pour la journée

Plongez dans cette oeuvre marquante de la littérature acadienne; le roman Absente pour la journée de Christiane St-Pierre publié chez les Éditions Perce-Neige.

Dans la veine du réalisme magique, ce roman atypique de la littérature acadienne a charmé les lecteurs et lectrices de tous âges au moment de sa parution en 1989 aux Éditions d’Acadie. Il s’agit de l’histoire d’une femme excentrique qui a toujours voyagé dans les livres afin d’en faire un grand jeu pour y embarquer tous les
gens de son village. En raison de l’ancrage local de l’action et de ses thèmes, ce roman est une source de réflexion sur le vivre-ensemble en Acadie qu’il s’avère essentiel de soumettre à l’interprétation de nouvelles générations de lecteurs.

Empruntez le livre à la Bibliothèque des Amériques.