«L’Isle aux abeilles noires» d’Andrée Christensen: Transformer la noirceur en lumière

26 septembre 2018

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L’Isle aux abeilles noires d’Andrée Christensen

L’Isle aux abeilles noires

 Transformer la noirceur en lumière

Après une vingtaine de recueils de poésie, l’auteure maintes fois primée Andrée Christensen a pris son temps pour livrer un troisième roman. Échelonné sur sept ans, son travail minutieux de recherche et d’écriture très méticuleuse s’est réalisé petit à petit, grâce à une idée, une image, une seule phrase ou un simple mot déposés ici et là tels les alvéoles d’une ruche qui se rejoignent et se complètent, jusqu’à ce que se déploie sous ses yeux une œuvre complexe et raffinée. Dans L’Isle aux abeilles noires, paru aux Éditions David, elle ne nous raconte rien de banal; elle nous entraîne ailleurs, dans un imaginaire poétique.

Une bonne partie du roman se déroule sur cette île imaginaire qu’on sent réellement inspirée des paysages nordiques isolés, l’Isle aux abeilles noires, qui se situe au nord-ouest de l’Écosse, dans les Hébrides. C’est une île qui est très peu habitée, qui a été peuplée à une certaine époque par des abeilles noires, justement, mais sinon elle est peuplée d’oiseaux et de végétation qu’on imagine très sauvage, nous raconte Marc Haentjens, directeur général des Éditions David. C’est une île assez isolée, et par un concours de circonstances, il y a trois familles qui vont échouer là au courant de la Deuxième Guerre mondiale, avec leur propre histoire. Donc l’île est un peu un lieu où tout est possible, d’une certaine façon, mais ils apportent avec eux leur passé, donc ils sont un peu pris dans quelques drames dont ils n’arrivent pas à se sortir.

Si on nous décrit autant l’île, c’est qu’elle est un personnage en soit, presque aussi important que cette famille juive qui s’est échappée de Paris en 1942, que ce couple de Danois passionné par la botanique, et que cette famille grecque, qui vont se retrouver sur cette île étrangère, qui vont se rapprocher et nouer des liens entres eux. Ces familles mettront au monde des enfants qui vont grandir ensemble et qui auront des destins croisés, dans certains cas. C’est la destinée de ces enfants, et en particulier de deux des jeunes filles – l’une danseuse et l’autre, parfumeuse – que l’on finira par suivre dans L’Isle aux abeilles noires. Ce sont tous des êtres passionnés, nous révèle l’auteure, Andrée Christensen, qui sont portés par une grande créativité, par leur passion.

Parmi les nouveaux habitants de l’île, on retrouve aussi un souffleur de verre, une musicienne, un apiculteur et une botaniste, notamment. Je dirais que le thème principal, c’est la création. Pour la plupart des personnages, la création, c’est vraiment une façon de voir le monde, une façon d’être au monde. C’est vraiment à travers la création que les personnages vont réussir à prendre leur place, pas juste dans le livre, mais dans l’univers où ils vivent, décrit l’auteure, qui elle-même s’adonne autant à l’écriture de romans que de poésie, aux arts visuels qu’à la musique ou à la botanique. Tous ses personnages, aussi forts soient-ils, présentent des failles et ont des secrets, mais c’est toujours grâce à l’art et à leur quête de beauté qu’ils réussiront à transformer la noirceur en lumière.

Et c’est là qu’entre en jeu toute la thématique des abeilles et de la ruche : les abeilles sont vraiment des alchimistes, ce sont de petites créatures qui transforment le pollen et le nectar en miel, dans la noirceur de leur ruche. Et c’est un peu la même image que j’ai du travail de l’écrivain et de l’artiste, qui construit une œuvre dans le noir, et qui transforme des matériaux bruts, ses matériaux de recherche, en œuvre d’art, analyse Andrée Christensen, qui fait dans son roman, des liens indirects entre les abeilles et les humains. Marquée par la prédiction d’Einstein il y a plus de cent ans qui affirmait que si on en venait à perdre nos abeilles, le monde n’en aurait plus pour très longtemps à vivre, l’auteure voit l’abeille comme symbole de la vulnérabilité de nos sociétés, et aussi de la fragilité de la condition humaine.

Tous les personnages ont d’ailleurs en eux cette fragilité-là. Je dirais que c’est un thème récurrent dans l’œuvre d’Andrée Christensen, la fragilité : celle que la poésie permet d’exprimer, qui est toujours attaquée par la force de la réalité. En nous décrivant l’île, en nous amenant dans les sentiers, en nous faisant découvrir des fleurs et des plantes qui sont remarquables, en même temps qu’elle nous en parle, elle évoque la fragilité de tout ça, ajoute Marc Haentjens, qui avoue qu’il est très aisé de se faire des images mentales à la lecture du roman. L’île qu’on tente de préserver de la civilisation aussi est fragile, et on décèle dans le roman une espèce de nostalgie par rapport à la beauté de la nature, celle qui risque d’être massacrée. C’est un peu la même chose pour l’art : on sent qu’elle nous parle de l’art comme quelque chose qui élève tous ces individus, mais elle montre aussi à quel point l’art est difficile à assumer dans la vie réelle.

S’il n’est pas linéaire et qu’il nous fait nous promener dans le temps et dans l’espace, qu’il nous fait suivre un personnage, puis tout à coup un autre, L’Isle aux abeilles noires nous permet néanmoins de réfléchir sur le sens de la vie, mais aussi sur le destin, selon Marc Haentjens, et puis sur l’art : comment est-on créateur, et en quoi est-ce important? S’il y a quelque chose que je voudrais que le lecteur retienne, c’est qu’il y a une autre façon de voir le monde, de poser un regard autour de soi. Évidemment, il y a de l’action dans mon livre, il y a une histoire, mais parfois, j’arrête l’action pour que le lecteur puisse regarder autour de lui, se questionner, voir un peu le monde avec un peu plus de douceur, de poésie, conclut Andrée Christensen, qui espère que la façon dont ses personnages voient le monde et entrent en relation avec leur environnement et avec la nature soit inspirante.

Un projet multidisciplinaire

Le roman L’Isle aux abeilles noires, paru aux Éditions David, est un peu la reine de la ruche, mais il y a d’autres composantes qui le soutiennent. Tout au cours de son processus d’écriture, Andrée Christensen a réalisé une soixantaine d’œuvres visuelles et a tenu un journal de création du roman. Ce dernier permet, notamment, de voir comment certains personnages arrivent et comment a été imaginée l’île, autant que de se plonger dans la musique qui a inspirée l’auteure et d’être témoin de ses pannes d’écriture, décrit Marc Haentjens. Même si le roman se tient en lui seul et que le reste ne soit que des compléments, Andrée Christensen tient à ces autres volets, présentés sur son site internet (www.andreechristensen.com) : Pour moi, les trois projets sont indissociables. Ils font tous partie de la même inspiration et de la même énergie qui m’a portée pendant sept ans.

Le roman L’Isle aux abeilles noires d’Andrée Christensen est publié aux Éditions David.

Alice Côté Dupuis