«Compositions» de J.R. Léveillé : Déborder du cadre littéraire

30 mai 2018

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Compositions de J.R. Léveillé

Déborder du cadre littéraire

À travers les romans, les recueils de poésie et les essais qu’il a publié au cours des quelque cinquante dernières années, le Manitobain J.R. Léveillé a toujours pratiqué, en marge, une forme d’art hybride où le texte est à la jonction du visuel, où l’écriture est pensée de façon picturale. Ces œuvres singulières, pour la plupart des collages, ont été présentées tantôt sous forme d’affiche, tantôt sous forme de magazine, surtout en tirage limité, et pour la première fois, elles deviennent accessibles au plus grand nombre grâce à Compositions. Publié aux Éditions du Blé, ce recueil est un objet d’art, un vrai beau livre… qu’on n’est pas obligé de lire!

Aussi étrange que cela puisse paraître, tant la directrice générale des Éditions du Blé, Emmanuelle Rigaud, que l’auteur, J.R. Léveillé, insistent sur le fait que malgré qu’il soit axé sur des mots, compositions est un livre qui ne nécessite pas une lecture attentive, d’une couverture à l’autre. C’est un peu comme si chacun peut se faire sa propre histoire et ses propres liens entre les différents mots qui viennent les premiers à la vue du lecteur-spectateur. Il y a des textes qui sont écrits plus linéairement, qui sont des mots les uns à côté des autres, mais qui ne créent pas un sens comme on en a l’habitude. Ce sont plus des interconnexions d’idées que réellement une histoire à lire, décrit l’éditrice, qui considère que parmi ces amas de mots collés par l’auteur, on retrouve des fulgurances à attraper plutôt qu’une trame narrative claire.

C’est que pour créer ces œuvres hybrides, J.R. Léveillé s’est demandé s’il était possible d’écrire comme on peint. L’écriture, j’aime toujours comparer ça à la peinture : personne ne s’attend aujourd’hui, par exemple, qu’une peinture représente un arbre véridique, même si c’est figuratif et qu’on peut dessiner un arbre. Alors pas plus que la peinture est obligée de représenter quelque chose, je pense que la littérature elle non plus n’est pas obligée de raconter une histoire, de créer des personnages, explique l’écrivain, qui aime jouer sur les images et les codes, et qui a toujours été intéressé par les beaux-arts. C’est un fait, dans tous les cas, qu’il faut visuellement voir un mot avant d’être apte à le lire, selon l’artiste qui, lui, réalise en quelque sorte un gros plan sur certains aspects de notre relation avec l’écriture et la lecture.

On n’a qu’à se souvenir qu’à l’origine, il y a l’écriture cunéiforme, il y a les hiéroglyphes, et on sait que l’écriture chinoise et japonaise sont à la base de petits symboles et de petits sigles qui, combinés, écrivent des mots. Alors le lien entre l’écrit et le peint ou entre le visuel et le textuel est très près, depuis l’origine des temps. Disons que je travaille ça de façon un peu plus moderne! lance Léveillé, qui reconnaît que son art est expérimental et en marge, mais qui assure que la plupart des textes sont en effet déchiffrables, simplement pas dans la lecture linéaire à laquelle on est habitué. Pour Emmanuelle Rigaud, il y a un certain côté ludique à déchiffrer ces œuvres, aussi : il nous guide sans nous guider. Il ne nous raconte pas une histoire, il nous propose de nous raconter nous-mêmes notre propre histoire à travers ça.

C’est donc au lecteur de déceler l’idée derrière chaque œuvre ou de créer sa propre histoire autour d’elles, et peut-être que ce ne sera pas celle de l’auteur, mais il semble que ça fasse aussi partie du jeu! Mais attention : J.R. Léveillé a beau réaliser des collages et porter une attention particulière à la forme et au potentiel visuel des mots, ça n’est pas l’unique critère. S’il choisit ce mot-là, c’est aussi pour son sens; ce ne sont pas des mots attrapés au hasard. Donc c’est réellement l’idée de prendre des mots et de les accoler, de les composer les uns à côtés des autres – d’où le titre du livre –, pour en créer un nouveau sens. Et comme ils ne sont pas tout à fait collés linéairement, chacun va prendre des mots dans l’ordre qu’il le souhaite et recréer son propre poème ou son propre texte, révèle l’éditrice à propos des intentions de l’auteur.

La plupart de ces textes-là n’ont pas besoin d’être lus du début à la fin; je ne m’attends pas à ce que ce soit ça. On peut ouvrir certaines pages un peu n’importe où et on embarque déjà dans une aventure livresque sans avoir à commencer au premier mot et aller jusqu’au dernier. C’est très ouvert, c’est très éclaté, mais il y a une espèce de rigueur d’écriture, quand même, dans le concept des œuvres, ajoute J.R. Léveillé, qui voit bien son livre être offert en cadeau ou reposer sur des tables à cafés, être feuilleté par des amis en visite ou scruté de temps en temps par son propriétaire. Il est confiant que Compositions saura assurer une présence à la fois littéraire et esthétique là où il aboutira, et que les gens auront un plaisir, un certain sentiment ludique à le lire ou à le parcourir, malgré ses pensées tout de même sérieuses.

Si ces œuvres ont toutes déjà été présentées auparavant, sous diverses formes, elles ont aussi toutes été retravaillées ou retouchées pour la publication de Compositions. Si on fait quelque chose de différent la première fois, on ne veut pas le reproduire par la suite, avoue J.R. Léveillé, qui a tantôt ajouté de la couleur, tantôt retiré ou réécrit des parties qu’il trouvait périmées. Un énorme travail de mise en page a été réalisé avec Bernard Léveillé, graphiste reconnu du Manitoba et frère de l’auteur, afin de bien rendre justice aux œuvres originales, sans perdre leur essence. Finalement, ces textes qu’on voit avant de les lire, comme les décrit l’artiste, sauront certainement entraîner les gens dans une forme de lecture à laquelle ils ne sont pas habitués.

Je voulais faire un rappel qu’il y a une forme d’écriture qui nous amène ailleurs que la littérature ou l’écriture plus ou moins conventionnelle, achève d’expliquer J.R. Léveillé, avant d’ajouter que ce qu’il souhaite avant tout, c’est que les gens découvrent la beauté et que ça les engage à lire le monde qui les entoure différemment.

Le beau livre Compositions de J.R. Léveillé est publié aux Éditions du Blé.

Alice Côté Dupuis
30 mai 2018