« L’oubli en littérature » présenté au 40e Salon du livre de Montréal

22 novembre 2017

Quatre auteurs pour autant de facettes de l’oubli

À Michel Ouellette et Sylvie Bérard, qui publiaient récemment aux Éditions Prise de parole des ouvrages traitant d’oubli, s’ajoutaient à cette discussion du vendredi au 40e Salon du livre de Montréal Ouanessa Younsi, publiée chez Mémoire d’encrier, et Joanne Gauthier, chez Québec Amérique. Ensemble, ils ont évoqué les multiples façons et raisons de dépeindre la perte du souvenir et l’effacement en créant une œuvre qui, paradoxalement, immortalise la mémoire.

C’est en lisant un extrait de leur livre et en présentant brièvement leur dernière parution que chaque auteur a, tour à tour, brisé la glace de cet échange. Lisant un extrait de Oubliez (Prise de parole, 2017), Sylvie Bérard a ouvert le bal pour présenter son recueil de poésie en deux parties qui a été écrit en pensant à la maladie d’Alzheimer, dont était atteinte sa mère. Mettant en parallèle et faisant dialoguer deux modes d’oublis – la lutte constante pour se souvenir, l’oubli involontaire dû à la maladie, et celui volontaire, l’oubli amoureux, celui qu’on souhaite oublier parce qu’il nous a brisé le cœur –, l’auteure et poétesse a tout de suite permis de mettre en lumière deux sortes d’oublis bien différents.

À son tour, Joanne Gauthier a présenté son roman Le cri des oies (Québec Amérique, 2017), écrit pour son fils, afin de lui raconter l’histoire de son père, décédé alors que le garçon n’avait que 11 ans. C’est pour ses 18 ans que la maman a offert à son fils cette histoire en cadeau, afin que jamais il n’oublie, mais aussi afin qu’elle-même puisse se souvenir de ce qu’elle a d’abord voulu oublier pour effacer la douleur de la perte. Soigner, aimer (Mémoire d’encrier, 2016), de la poète et psychiatre Ouanessa Younsi traite quant à lui de la question du soin à travers des récits et des réflexions. Sa narratrice étant soignante et proche aidante, et l’auteure elle-même étant psychiatre, on retrouve dans cet ouvrage une grande sensibilité à la maladie d’Alzheimer, dont est décédée la grand-mère de l’écrivaine.

Le quatrième participant, Michel Ouellette, s’est davantage intéressé à son rapport à son village et à sa réalité, en inscrivant sa fiction Trompeuses lumières (Prise de parole, 2017) dans ce lieu réel. Quel est ce village qui l’a vu naître, qui l’a défini? Se rappelant son village et laissant la vision qu’il en a nourrir son imaginaire, il a construit un récit où un personnage décédé sort de sa tombe et revient à la vie. Maintenant, à savoir si l’oubli dans l’écriture est un processus normal ou pathologique, Ouanessa Younsi n’a pu faire autrement que de mettre son chapeau de psychiatre afin de répondre, tandis que Joanne Gauthier s’est surtout demandé: pourquoi faut-il perdre quelqu’un pour se rendre compte que quelque chose est beau et qu’on ne veut pas l’oublier?

Pour Sylvie Bérard, l’écriture est effectivement un processus mémoriel : ne dit-on pas qu’on écrit ses mémoires? On peut parfois avoir l’impression que n’est vrai que ce qu’on écrit, qu’on va arriver à aller à l’essence en écrivant. Ce qui m’habite n’est plus dans ma tête, mais aussi à l’écart, à côté de moi, a résumé la poétesse qui a rendu hommage à sa mère dans son œuvre publiée chez Prise de parole. L’écriture structure le vide, a renchéri Michel Ouellette, aussi publié par la maison d’édition de Sudbury. Pour lui, l’oubli motive, et plus le temps passe, plus on est habité par quelque chose.

Après que l’animatrice de la table ronde ait noté que le deuil est omniprésent dans les œuvres des quatre auteurs, Michel Ouellette a rappelé qu’il a même écrit un autre livre, précédemment, sur le deuil de son père. On écrit peut-être pour exprimer ces deuils-là, a-t-il avancé, alors que Joanne Gauthier a mis de l’avant son envie de plutôt désacraliser, en quelque sorte, l’histoire de son mari, avant d’elle-même oublier qu’il avait aussi des failles et qu’il était humain. À son fils, elle voulait léguer une belle histoire d’amour, certes, mais aussi le visage d’un homme imparfait qui n’était pas un héros, afin que son fils puisse sentir qu’il peut faire des erreurs lui aussi. Souvent, pourtant, la mémoire est associée à ce qui est beau, à ce dont on veut se rappeler, a noté Sylvie Bérard, tandis qu’on veut oublier ce qui est laid.

La poète derrière Oubliez croit plutôt que l’écriture est une façon de se réconcilier avec ses histoires en les mettant sur papier. Il y a donc un beau paradoxe dans le fait d’écrire pour se permettre de faire son deuil, d’oublier, tout en laissant quelque chose derrière soit, d’inscrire des écrits dans le temps en créant un livre. Quand il a commencé à écrire, Michel Ouellette avait l’impression qu’il avait besoin de mettre en mots les choses qui n’étaient pas dites, qu’il avait besoin de donner une forme à tout ça. Écrire de la fiction, c’est une forme de lutte pour ne pas oublier les légendes, les petites histoires de villages, de familles, qui autrement s’oublient; pour que ça se retrouve sur la place publique.

Pourtant, mettre sur papier des histoires arrivées à d’autres personnes pour qu’elles perdurent dans la mémoire exige-t-il une responsabilité plus grande? J’ai écrit pour dire les choses sans être interrompue, pour trouver les mots, a avoué Joanne Gauthier, tandis que Ouanessa Younsi a affirmé qu’en racontant la mort de sa grand-mère Denise, elle racontait celle d’autres grands-mères, qu’elles soient Yvette ou Rolande. Quand on écrit sur notre père, notre mère, ça devient LES pères, LES mères. Ce n’est plus documentaire, ça devient littéraire, a renchérit Michel Ouellette, soulignant la façon dont les propos, même si très personnels au départ, deviennent invariablement universels lorsque le lecteur s’en empare.

En terminant, Sylvie Bérard a évoqué l’omniprésence autour de nous de la mémoire, que ce soient des lieux ou des musiques qui sont chargées de souvenirs et qui nous rappellent des gens. Je pense que j’écris pour oublier. Je n’ai pas besoin de relire mes livres; je ne les relis pas, c’est fait et c’est fini, a pour sa part lancé Michel Ouellette, qui utilise l’écriture non pas pour faire perdurer des souvenirs qu’il a, mais plutôt pour les enterrer encore davantage. C’est pour tâcher de vivre dans le présent que le prolifique auteur fonctionne ainsi, car cela nécessite d’enfermer le passé quelque part; le passé est une sorte de poids et écrire les choses qui le préoccupent l’en libère.

C’est sans doute Ouanessa Younsi, avec son bagage en psychiatrie, qui a le mieux résumé l’importance de la littérature pour oublier : il s’agit davantage d’un processus d’intégration. En les écrivant, on peut déposer ses souvenirs de façon plus sereine, car on leur a donné une forme, à ces souvenirs.

La table ronde « L’oubli en littérature », présentée par les Éditions Prise de parole, a eu lieu à la Grande Place du Salon du livre de Montréal, le vendredi 17 novembre à 18 h 30.

Michel Ouellette en table ronde Table ronde «L'oubli en littérature» Sylvie Bérard en table ronde

Alice Côté Dupuis