« Solitudes – Sortie de résidence Acadie-Québec »

12 mars 2018

Pour l’édition 2018 de sa résidence Acadie-Québec, la Maison de la littérature de Québec, en partenariat avec la revue Ancrages et le Festival acadien de poésie de Caraquet, a décidé de faire s’entremêler, se répondre et se déployer les voix des poètes Jean Désy, de Québec, Marie-Andrée Gill, écrivaine ilnue née à Mashteuiatsh au Saguenay-Lac-St-Jean, ainsi que Gabriel Robichaud et Serge Patrice Thibodeau, tous deux de Moncton au Nouveau-Brunswick. Bien qu’on leur avait imposé les solitudes comme thème de travail, les quatre auteurs ont pris la semaine pour bien apprendre à se connaître et être aptes à porter leur solitude ensemble, en parfaite harmonie.

Durant cinq jours, les quatre poètes, qui se connaissaient pour la plupart assez peu, ont alterné entre les balades en nature, les séances d’écriture quotidiennes et les moments où chacun lisait aux autres le fruit de sa création afin de s’inspirer les uns les autres, de se voler des mots et des images, ou d’arriver à produire un texte qui fait écho à celui d’un autre. Au terme de cette résidence, ils ont su livrer un ensemble de textes poétiques distincts qui respecte le style et la voix propre à chacun, se succédant pourtant en toute fluidité et cohérence.

C’est d’abord alignés côte à côte que les quatre auteurs ont pris la parole, tour à tour, se répondant en listant des situations où chacun se sent seul. « Quand, adolescent, je frenche mon oreiller en attendant de rencontrer ta langue pour vrai », a confié Gabriel Robichaud, provoquant des rires, tandis que Serge Patrice Thibodeau se démarquait du lot en affirmant plutôt, grâce à diverses situations, que lui aime être seul.

En tant que directeur artistique du spectacle, Gabriel Robichaud s’est fait plaisir en imaginant sur la scène un espace de confidence à la caméra, devant laquelle Marie-Andrée Gill s’est livrée la première. Son image retransmise en direct sur un écran, la poète a entamé une série de textes axés sur la nature, affirmant que lorsqu’elle regarde les montagnes, elle n’est plus toute seule. Ces thématiques de forêts, de bois et de grands espaces ont grandement inspiré Jean Désy aussi qui a témoigné que lorsqu’on lui a demandé comment il souhaitait mourir, il a répondu « du fin fond de ma toundra, seul ».

Si les images de la nature sont récurrentes dans la poésie des deux poètes québécois, Serge Patrice Thibodeau reviendra lui aussi tout au long du spectacle sur un même thème : « S’il me fallait échouer sur une île; si j’étais une île ». Son archipel, son havre de paix si bien décrit par sa poésie, reviendra continuellement, comme une apaisante réminiscence entre deux envolées plus senties et théâtrales de Robichaud, dont on sent le bagage de comédien.

Faisant écho à Le lac aux deux falaises, sa pièce de théâtre publiée chez Prise de parole, le jeune auteur a rappelé dans l’un de ses textes l’une des phrases qu’il avait écrite dans cette œuvre, sans réellement comprendre son sens, jusqu’à ce qu’il perde son grand-père. La perte de ce membre de sa famille, mais aussi de son legs, vendu, l’a manifestement habité lors de sa réflexion sur la solitude : « Je me demande si sa terre, sans son pas, n’est pas un peu seule », questionne-t-il, alors que dans un autre de ses textes, il abordera la mort de Marc Chouinard, directeur du Théâtre Capitol de Moncton.

« C’est quand on est seul que le monde nous remet à notre place », a quant à elle illustré Marie-Andrée Gill, qui venait véritablement de passer trois semaines seule dans les bois tout juste avant cette résidence d’auteure. Jean Désy a par la suite livré un texte qui illustrait à nouveau la promenade en solitaire en forêt de sa consœur, mais de son propre point de vue, et avec ses couleurs et sa verve particuliers. Ce jeu de réponse et d’échos entre Gill et Désy a eu de quoi ravir, tout comme la performance de Robichaud qui, faisant semblant de parler au téléphone à quelqu’un pour faire une demande afin de changer le sens du mot « acadianisation », s’est emporté contre cette façon réductrice de définir un peuple par sa langue.

Réutilisant plus tard le même procédé pour changer la signification de « Moncton », cette métropole du français au Nouveau-Brunswick qui porte ironiquement le nom du général qui a endossé la déportation des Acadiens, Gabriel Robichaud a provoqué rires et applaudissements avec son envolée, tout en faisant grandement réfléchir. « S’cusez, c’t’important de régler ça », a-t-il affirmé, avant de laisser à nouveau la parole à Thibodeau, encore sur son apaisante île.

Marie-Andrée Gill s’est révélée tant touchante que comique avec sa poésie du quotidien et ses réflexions tant sur l’écriture – « Je ne sais plus écrire sur du papier […] Faire du copier-coller sur du papier c’est du gossage en s’il-vous-plaît! » – que sur son statut d’ilnue qui a mal à ses racines et qui réalise qu’on ne lui a pas transmis les connaissances de ses ancêtres – « Lire les rivières, lire les pistes, lire le temps; J’ai juste appris à lire ». De son côté, Jean Désy a su merveilleusement bien partager son amour de la nature et des grands espaces, avec sa poésie imagée et vivante.

Alors qu’en finale, la livraison des textes se faisait plus sentie et dynamique, telles des « montées de lait », Serge Patrice Thibodeau s’est une fois de plus fait remarquer avec un texte plus incarné sur notamment sa propre solitude, son statut de célibat et les hôtels du sud qui – « Merci bonne Sainte-Anne, c’est trop gentil! » – ne chargent pas d’extra pour les personnes seules.

Avant de laisser le mot de la fin à Gill, c’est à nouveau tous réunis que les quatre poètes se sont remis à dresser une liste, cette fois-ci de tout ce qui nous rend unique…comme tout le monde, puisque tout le monde est unique. C’est bien là ce qu’a démontré le spectacle, en présentant quatre voix complètement différentes, pourtant capables de se rejoindre sur différents plans, et de faire vivre aux spectateurs un beau voyage à la fois introspectif et au grand air. Chacun à sa façon, chaque auteur a réussi à faire entendre les couleurs de sa voix et sa singularité, mais le constat de Solitudes – Sortie de résidence Acadie-Québec, c’est bien que « tu n’es pas différent de quelqu’un, tu es différent comme quelqu’un ».

Le spectacle Solitudes – Sortie de résidence Acadie-Québec a eu lieu le 9 mars 2018 à la Maison de la littérature de Québec, avec les poètes Jean Désy, Marie-Andrée Gill, Gabriel Robichaud et Serge Patrice Thibodeau. Il sera par la suite présenté à Caraquet, au Nouveau-Brunswick.

Alice Côté Dupuis