«Le bruit sourd des glaces» de Claire Boulé: Reconstituer le cours des événements

16 mai 2018

Chaque semaine, le Regroupement vous présente
une nouveauté franco-canadienne

Le bruit sourd des glaces de Claire Boulé

Reconstituer le cours des événements

Après avoir écrit trois recueils de poésie, l’auteure Claire Boulé s’est lancé le défi de développer une histoire dans la forme longue du roman, avec de l’action, du mystère, et même des drames liés à la politique de sa province natale, le Québec. Rebondissant de la formation du Front de Libération du Québec (FLQ) et de la Crise d’Octobre jusqu’au Printemps érable, en passant par divers épisodes marquants dans l’évolution de la société québécoise, l’intrigue de son tout premier roman, Le bruit sourd des glaces, publié aux Éditions David, a un côté sombre et mystérieux qui donne le goût de continuer à tourner les pages.

Constitué d’allers-retours dans le temps, Le bruit sourd des glaces a beau ne pas être chronologique, il traverse néanmoins le temps et surtout, il y a une intrigue, un drame qui traverse le roman et qui revient, qui est enfoui dans le temps, et qui resurgit par bribes. Et c’est ça qui coupe un peu le récit et qui nous ramène régulièrement dans des époques antérieures, raconte le directeur général des Éditions David, Marc Haentjens. C’est en prologue qu’un drame est installé, en 1968 : un attentat durant lequel un innocent veilleur de nuit d’usine est tué; un imprévu qui va ressurgir tout au long du roman, puisqu’il va peser sur la conscience des poseurs de bombe, et qu’il va avoir des conséquences très importantes par la suite.

La Crise d’Octobre, les manifestations et mouvements révolutionnaires des années 1960 et 1970, ce sont des événements que le temps a enterrés et qui ont été évoqués par très peu de romanciers, donc je trouvais que c’était intéressant d’aller chercher quelque chose là. Cependant, le roman n’est pas axé complètement sur cette époque ou cette crise-là, mais elle explique le comportement du protagoniste principal, Allan, le guitariste de blues; ça va expliquer beaucoup de drames qui vont arriver par la suite, précise l’auteure, Claire Boulé. Pour l’anecdote, c’est en fait son conjoint qui lui a suggéré de parler de l’implication des francophones dans la Crise d’Octobre afin de faire rebondir son histoire, qui comprenait au départ beaucoup d’ambiance – fidèle au côté poète de l’auteure! –, mais qui manquait d’action.

C’était surtout l’histoire du chalet d’une de ses amies, quelque part entre la Mauricie et Portneuf, qui avait inspiré Claire Boulé au départ, et il conservera une grande importance, mais c’est à la suite de cette suggestion que l’intrigue a rebondi vers le passé, et j’ai eu le goût de faire vivre aux personnages qui fréquentaient le chalet une aventure liée à des drames reliés à la politique, ajoute l’auteure. C’est aussi le Printemps érable qui a réveillé chez elle cette volonté de faire revivre aux lecteurs l’évolution de la société québécoise, car ces revendications lui ont rappelé à la fois le mouvement « McGill français! », en 1969, les revendications du FLQ, et même celles du Manifeste du Refus-Global. Pourquoi, alors, ne pas utiliser ces extrêmes dans le temps et mettre en relation ces quelques dates importantes qui ont marqué le Québec? Dans cette comparaison des événements, il y a effectivement une émancipation de la société québécoise qui est manifeste, selon Marc Haentjens.

C’est donc sur une longue période, très chargée en événements, que le fil de l’histoire se tissera, raconté par Monique, la narratrice. Pourtant, l’auteure a une façon de présenter les faits et les drames sans les expliquer, et de les éclaircir progressivement, au fil de l’intrigue, grâce aux conversations avec les différents protagonistes qui jettent un éclairage nouveau sur les événements en nous ramenant dans le passé. C’est donc plus tard qu’on comprendra qui était ce jeune homme, au début du roman, qui s’est jeté en bas du traversier entre Lévis et Québec alors que Monique se trouvait sur le même bateau; c’est aussi plus tard qu’Allan expliquera les circonstances troubles du décès de Claudie, la meilleure amie de Monique et amante d’Allan, au cours d’une tournée du groupe du musicien au Festival western de St-Tite. Autour de Monique, Claudie et Allan, les trois protagonistes principaux, vont évoluer les ombres du passé; ça commence avec le jeune homme sur le traversier, et ensuite, après la mort de Claudie, celle-ci va être aussi une ombre du passé qui va revenir hanter Monique, illustre Claire Boulé.

Mais ce qui frappe à la lecture de Le bruit sourd des glaces, c’est surtout ces moments passés au chalet, cet été féérique digne des années 1970, pas très loin de l’expression « sexe, drogue et rock and roll ». Pour Marc Haentjens, on entre vraiment dans une époque. C’est vrai que ça s’étire jusqu’en 2010, mais c’est plutôt sur cette époque des années 1970-1980, qui était portée, incarnée par une génération. On le sent. Je dirais que c’est très évocateur des valeurs, des mouvements qui ont marqué cette époque-là, avance-t-il, citant l’aspiration à l’art, qui s’exprime ici à travers les arts visuels, puisque Monique est peintre, et la musique, grâce au guitariste Allan, ainsi que la générosité, qu’on retrouve à travers cette passion que Monique met dans sa relation avec ses étudiants, en tant qu’enseignante au CEGEP, et dans le fait que la narratrice adopte un enfant, à un certain moment.

Ce roman très sensible et poétique fait vivre beaucoup d’émotions, selon son éditeur, et il y a quelque chose d’un peu nostalgique; c’est un peu un retour sur une génération ou sur une époque vécue par une génération. Donc ça nous amène à réfléchir sur ce qui s’est passé, sur ce que cette génération a fait, ajoute-t-il, avant de préciser que l’eau, le fleuve, la rivière et le lac sont aussi centraux dans l’histoire : tout revient régulièrement au lac. Cette petite rivière qui passe au village et proche du chalet rejoint le St-Laurent, et dans une certaine mesure, elle amène l’histoire de ce petit village et de ce chalet dans le grand espace-temps du fleuve. Le Fleuve St-Laurent, c’est vraiment le symbole du temps qui coule, finalement; le temps qui coule et qui ballote les événements et les drames, conclut l’auteure à la parole très poétique.

Le roman Le bruit sourd des glaces, de Claire Boulé, est publié aux Éditions David.

Alice Côté Dupuis
16 mai 2018