«Problème trente» de Thierry Dimanche : Plonger dans l’obscurité pour mieux voir la lumière

8 mars 2018

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 Problème trente de Thierry Dimanche

Plonger dans l’obscurité pour mieux voir la lumière

La ville de Sudbury sied dans un cratère qui aurait été formé par l’impact d’une météorite, il y a quelques milliards d’années, et cette collision aurait participé à la création de la vie telle qu’on la connaît, en contribuant à densifier l’atmosphère et à réchauffer la planète. Avec son regard poétique, l’auteur Thierry Dimanche s’est emparé de cette hypothèse scientifique du début de la vie sur terre, et y a vu une analogie à plus petite échelle, à propos du commencement de choses plus quotidiennes, dont sa propre vie. Ce sont ces denses réflexions sur l’origine qu’il présente dans Problème trente, un nouveau recueil à mi-chemin entre l’essai savant et la poésie, publié aux Éditions Prise de parole.

Son précédent livre, Le milieu de partout (lauréat du Prix Champlain), explorait la question du territoire et des origines, en s’intéressant au cratère de Sudbury, ville d’adoption de l’auteur depuis une dizaine d’années. Avec Problème trente, dont le sous-titre est L’observatoire souterrain, Thierry Dimanche continue l’exploration des fondements et des origines. C’est que l’auteur a vécu une expérience hors du commun qui l’a inspiré : il a pu descendre à deux reprises dans le SNOLAB, le Laboratoire d’Observation de Neutrinos, situé à deux kilomètres sous terre dans une ancienne mine de Sudbury. Ce laboratoire est dédié à la recherche sur les particules élémentaires, qui sont à l’origine de la matière et donc à l’origine de tout!

Je parle du vrai laboratoire, puis j’ai un peu compilé des textes, des analogies, des lectures, des associations libres que j’ai faites à propos de la descente, du souterrain, et aussi de la recherche de l’élémentaire, que ce soient des particules physiques ou quelque chose d’élémentaire tout court dans notre vie, explique Thierry Dimanche afin d’illustrer le fil conducteur de son nouvel ouvrage, qui se veut un ensemble de textes qui réfléchit, de manière essayiste ou poétique, sur la notion du souterrain et de l’origine. L’auteur s’attarde bien sûr à de grandes questions, mais en même temps, la poésie s’intéresse aussi à ce qui est élémentaire dans la vie personnelle, donc c’est un questionnement sur l’essence de l’identité, de soi-même, des relations, au fond, et les deux se répondent : l’élémentaire humain et l’élémentaire matériel.

S’il n’a pas de formation scientifique, Thierry Dimanche est passé par des études en philosophie avant de bifurquer vers les arts et la littérature, ce qui lui donne un côté très réflexif et plus analytique. J’essaie de réconcilier la réflexion, la connaissance, avec ma partie plus intuitive, un peu surréaliste, aussi. Il y a des parties qui sont un peu plus documentaires où je parle vraiment du laboratoire souterrain, et à d’autres moments, c’est beaucoup plus ambigu et imaginatif. Il y a aussi des parties qui sont des poèmes en vers, et ça se termine avec de la prose poétique. Je ne pense pas que la connaissance et la poésie soient deux choses contradictoires.

Pour Stéphane Cormier, codirecteur général des Éditions Prise de parole, Thierry Dimanche est un érudit, un gars qui a une pensée qu’on qualifie de rhizomatique, c’est-à-dire qu’il fait toujours mille et un liens entre ses lectures, les écrivains, le cinéma, la musique, la poésie. L’éditeur note d’ailleurs que rien n’est laissé au hasard dans ce recueil, et que l’auteur est très méticuleux dans sa façon de construire ses livres. Alors que les procédés littéraires se croisent et se mélangent – on peut passer de la prose poétique au flux de conscience sur une même page –, on a aussi une facture visuelle très soignée, qui présente une disposition de mots parfois avec beaucoup de trous, de silences, et d’autres fois de façon à illustrer des formes géométriques.

Mais au-delà des procédés et de l’esthétique, Thierry Dimanche creuse plusieurs thématiques qui sont en lien avec la pensée, et, nécessairement, sa poésie demande de se laisser imprégner et de réfléchir; ce ne serait donc pas un recueil qu’on lit d’un bout à l’autre, selon l’éditeur. Ce sont des textes assez fragmentaires, il n’y a pas de longs textes dans le recueil, alors si le sujet parfois peut être plus pointu ou dense, on peut prendre ça à petites bouchées, confirme l’auteur, tandis que Stéphane Cormier renchérit en insistant sur la richesse de l’ouvrage : ça demande un investissement de la part du lecteur. C’est déroutant, mais on a envie d’être déroutés. Il y a comme un climat de mystère, d’étrangeté qui s’installe, et quand on se laisse prendre par la lecture, on perd nos repères, mais on gagne beaucoup de choses, même si ce sont des fragments, parce qu’il y a beaucoup de sens et de connaissances dans ce livre.

De par sa naissance dans la descente souterraine, il va de soi que le recueil est plutôt sombre que lumineux, mais l’auteur en a profité pour aussi s’intéresser à l’aspect minier et à l’imaginaire des mines. Cette prise en charge de la mélancolie et des humeurs plus sombres, Thierry Dimanche la voit un peu comme les scientifiques qui doivent s’isoler dans le noir et dans les profondeurs pour observer les particules solaires. Le livre est un peu comme une espèce de descente dans des zones sombres, mais dans le but de faire surgir quelque chose qui serait lumineux.

En bout de ligne, l’auteur fait le pari que son propre chemin dans les profondeurs a ce qu’il faut pour interpeller d’autres gens et les aider dans leur propre voie. Je pense que le négatif fait sa place dans la vie de tous les jours, dans notre destin, alors si les lecteurs peuvent utiliser à leur manière cette espèce de chemin-là que je me suis fait pour l’explorer, pour apprivoiser la partie obscure, l’objectif serait rempli.

Le recueil Problème trente de Thierry Dimanche, à mi-chemin entre l’essai savant et la poésie, est publié aux Éditions Prise de parole.

Alice Côté Dupuis
7 mars 2018