«le nom de mama» de Rosanna Deerchild, traduit par Mishka Lavigne : La parole aux opprimés

11 avril 2018

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le nom de mama de Rosanna Deerchild, traduit par Mishka Lavigne

La parole aux opprimés

C’était à une époque pas si lointaine. On sait un peu ce qui se passait dans les écoles résidentielles – ou pensionnats autochtones –, mais on ose encore à peine mettre des mots sur ce que les responsables de ces pensionnats faisaient pour briser les jeunes autochtones, parce que c’est très bouleversant de constater ce que nos propres gouvernements ont fait. Dans le recueil de poésie le nom de mama, la version française de calling down the sky de Rosanna Deerchild, traduite par Mishka Lavigne pour les Éditions David, la vérité est dite, de façon parfois crue, parfois violente, mais toujours nécessaire.

Dans les premières pages, l’auteure nous raconte comment sa mère a de la difficulté à parler de son passé dans les pensionnats du nord du Manitoba, puis, un changement s’opère et on a soudainement accès à la parole de la mère, au je, qui raconte ce qu’elle a vécu. C’est un recueil de poésie qui traite de l’expérience de la mère de l’auteure dans quelques pensionnats autochtones, de l’âge de cinq ans jusqu’à l’âge de quatorze ans. Le recueil alterne entre deux voix : celle de la mère, puis celle de Rosanna Deerchild, qui sert un peu à découvrir comment l’expérience de sa mère a affecté sa vie à elle aussi, explique la traductrice du recueil, Mishka Lavigne, elle-même auteure, mais aussi comédienne et traductrice.

Il y a donc eu beaucoup de réticences et de fermeture avant que Rosanna n’arrive à ce que sa mère raconte enfin ce qu’elle a vécu, et ce dialogue entre une femme et sa mère est l’un des éléments du recueil qui a particulièrement plu à Marc Haentjens, directeur général des Éditions David. Ce regard de la fille sur l’histoire de sa mère, et la façon dont elle réussit à la faire parler, à l’ouvrir sur ce passé extrêmement douloureux, c’est vraiment beau. Parce qu’on peut écrire de multiples façons sur cette histoire de pensionnats autochtones, mais la façon dont elle le fait nous a interpellé, raconte celui qui a senti aussi beaucoup d’empathie dans l’écriture, de la fille envers sa mère.

C’est qu’en lisant le recueil, on comprend que la mère a subi beaucoup de sévices et qu’elle est très meurtrie aujourd’hui. Elle en porte d’ailleurs beaucoup de cicatrices : un œil qui ne voit pas très bien, du diabète, une jambe qui boîte; elle porte les traces de ce qu’elle a vécu là-bas. Mais nécessairement, c’est par bribes, par petits tableaux que tout cela est compris, puisqu’on n’est pas dans un récit, et les poèmes de Rosanna Deerchild sont assez courts. Il y a de superbes images, mais ça reste une poésie qui est coup de poing, qui est percutante. On est dans un recueil où il y a de très courts vers, ça punch, c’est fait pour montrer un petit peu la violence de la chose, la violence de ce que ça donne sur les gens par après, illustre la traductrice, qui s’est assurée de rester fidèle au rythme et à l’écriture coup de poing, tout en conservant quelques mots en langue crie.

Malgré cette écriture très à vif, authentique et vraie, dans laquelle on sent une certaine prise de position – qui était peut-être nécessaire pour essayer de faire la paix avec ces traumatismes et cette histoire-là –, Marc Haentjens insiste pour préciser que, non seulement le recueil n’est pas larmoyant et l’auteure ne s’apitoie pas sur son sort, mais il est aussi porteur d’espoir. Ce qui est très beau, c’est qu’on voit aussi toute l’évolution, parce qu’il y a trois générations : il y a la mama, il y a Rosanna, et à un moment donné, Rosanna parle de ses filles, dont on sent la grande liberté et la belle allure, avec leurs tresses toutes droites. Donc autant la mère de Rosanna a pu être brisée par les pensionnats, autant on sent que même Rosanna elle-même, mais aussi ses filles, ont retrouvé cette fierté que les responsables des pensionnats, finalement, n’ont pas réussi à briser, analyse-t-il, ce qui nous permet de voir une lumière au bout du tunnel.

En effet, la fin du recueil semble être une sorte de bilan où l’auteure se demande quoi faire maintenant que sa mère lui a partagé cette histoire-là; quoi faire avec quelque chose d’aussi gros, d’aussi terrible et d’aussi triste? Surtout, comment est-ce que ce récit va l’affecter elle-même? J’ai l’impression que d’une manière ou d’une autre, il faut que ça suscite une réflexion, parce que c’est quelque chose d’ultra personnel, qu’on rend à tous en le publiant. Ça reste une histoire qui ne va pas être prise en note par un fonctionnaire de la Commission sur la vérité et la réconciliation, mise dans un dossier et perdue dans un tiroir; ça reste une prise de position publique, qui dénonce, qui cherche à recevoir des comptes, conclue celle qui espère que les lecteurs seront motivés à en apprendre plus et à comprendre ce qui s’est passé, à la suite de leur lecture de le nom de mama.

Pour Marc Haentjens, il n’y a pas de doute, c’est quand même très bouleversant de constater qu’on a fait ça, et qu’aujourd’hui il y a des gens qui en portent nécessairement les séquelles, les blessures. Pour lui, ce recueil se lit d’un trait et nous touche à chaque page; il est impossible d’y rester insensible. Ça nous éclaire; il y a des choses qu’on peut lire dans les journaux ou dans des essais, mais qui ne vont pas nous toucher autant que quand on le dit de façon poétique.

Le recueil de poésie le nom de mama, de Rosanna Deerchild, traduit en français par Mishka Lavigne, est publié aux Éditions David.

Alice Côté Dupuis
11 avril 2018