«Dévorés» de Charles-Étienne Ferland : Qui sont les vrais ennemis?

7 février 2018

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Dévorés de Charles-Étienne Ferland 

Qui sont les vrais ennemis?

Alors que la violence, le terrorisme et la guerre augmentent partout, sèment la terreur et font croire au pire en ce qui a trait à l’avenir de notre société, Charles-Étienne Ferland, lui, s’est amusé, dans son tout premier roman, à imaginer la fin du monde… en raison d’une infestation d’insectes. Dans ce roman de science-fiction post-apocalyptique paru aux Éditions L’Interligne, l’entomologiste de formation utilise sa passion pour les insectes afin d’en apprendre davantage sur la vraie nature humaine.

Dévorés est un roman post-apocalyptique dans lequel une nouvelle espèce d’insectes dévore toutes les cultures agricoles et toutes les réserves alimentaires – tout ce qu’on peut manger –, jusqu’à temps qu’il ne reste quasiment plus rien, et c’est à ce moment-là qu’elle adopte une nouvelle proie : les humains, résume rapidement l’auteur, Charles-Étienne Ferland. Dans cette nouvelle réalité à la date non spécifiée où se côtoient divers survivants à Montréal, dont un personnage d’entomologiste dépassé par les événements, et aussi un enfant, sa mère et son père surprotecteur, c’est surtout le personnage de Jack que l’on va suivre dans sa quête pour se rendre sur une île dans le lac Ontario qui pourrait avoir échappé au désastre.

Ces insectes fantastiques, qui n’existent pas, mais qui font penser à de grosses guêpes, sont diurnes : ils retournent dans leur ruche ou se trouvent un endroit pour dormir la nuit. Ça permet donc que l’aventure se passe la nuit, ce qui est un petit peu le contraire des autres fictions post-apocalyptiques; normalement, avec des zombies, par exemple, le moment où il ne faut pas sortir, c’est justement la nuit, analyse l’entomologiste de formation, qui espère d’ailleurs réussir à éveiller une curiosité envers l’entomologie par sa science-fiction. Il y a des concepts que je n’ai pas inventés; moi j’étudie les insectes surtout dans un contexte agricole, j’apprends comment gérer des espèces nuisibles, donc certaines notions sont réutilisées dans le livre, et à mesure que l’histoire évolue, les personnages vont penser à des idées pour éliminer les insectes, ajoute-t-il.

D’ailleurs, cette maîtrise du sujet est ce qui a frappé Michel-Rémi Lafond, directeur de la collection «Vertiges» aux Éditions L’Interligne, qui a reçu en premier le manuscrit de Dévorés et qui s’est chargé de le recommander pour édition et publication. L’auteur sait de quoi il parle, parce qu’il est lui-même entomologiste, alors on ne peut pas douter de la véracité ou du moins de la vraisemblance de ce qu’il écrit. Même si la guêpe ou l’insecte en question est inventé, ce n’est pas invraisemblable, avance M. Lafond, qui avoue aussi qu’en tant que lecteur, on est tellement pris par l’histoire dans laquelle l’auteur nous entraîne qu’on ne se dit jamais que ce monde n’existe pas.

En nous projetant dans ce monde-là, il nous fait vivre les peurs, les craintes, les espoirs, les désespoirs, les moments forts, les moments difficiles de ce monde-là et de ses personnages, décrit le directeur de collection. Parce que les humains étant ce qu’ils sont, cette situation d’urgence en pousse plusieurs à se révéler sous leur plus beau jour… ou sous leur pire. Il y a des humains qui se confrontent les uns aux autres, il y a des manipulateurs, il y a des humains dangereux, donc ce n’est pas seulement l’insecte qui a pris le contrôle du monde, mais ce sont aussi des humains qui vivent, finalement, sous l’emprise de leurs propres caractéristiques, c’est-à-dire l’égoïsme, le chacun pour soi, la volonté de pouvoir, etc.

Charles-Étienne Ferland abonde dans le même sens, et admet que la liberté que la science-fiction lui offre en tant qu’auteur lui a plu. Quand tu as plusieurs personnages, tu peux explorer plusieurs réactions à ce genre de situation-là, donc il y en a qui sont plus du genre à s’entraider, d’autres qui sont plus méfiants et qui pensent à leur propre intérêt. Pour Michel-Rémi Lafond, le roman est bien sûr prenant et plein de rebondissements; ses dialogues sont bien construits et il a une belle écriture, mais au-delà de tout ça, ce qui fait la force de Dévorés, c’est qu’il y a une connaissance de l’humain, aussi, là-dedans; ce n’est pas seulement l’entomologiste qui parle, c’est aussi l’humain. C’est un roman qui donne des émotions.

Cela explique sans doute pourquoi Jack, le personnage central du roman, demeure quelqu’un d’ordinaire qui n’est pas un héros, et qui n’est pas quelqu’un de particulièrement courageux non plus. C’est quelqu’un qui veut bien faire, qui va prendre de bonnes décisions, mais qui commet aussi des erreurs, qui ne réussit pas toujours. Je trouvais ça intéressant d’avoir un personnage qui peut parfois perdre ou abandonner, mais qui va aussi se relever et recommencer, explique l’auteur, qui va même jusqu’à consacrer certains chapitres au journal tenu par Jack, ce qui nous donne un aperçu de ce qui se passe dans sa tête.

Malgré les éléments surréalistes du roman, sa base demeure donc très crédible et vraisemblable, et il est aisé de s’y projeter. Alors que Charles-Étienne Ferland admet avoir essayé de donner des pistes au lecteur pour lui faire croire qu’il sait où il s’en va afin d’ensuite le surprendre, Michel-Rémi Lafond avoue avoir trouvé le roman très étonnant et inquiétant, même haletant. C’est donc très réussi pour un premier roman qui pourrait, selon le directeur de la collection «Vertiges» des Éditions L’Interligne, non seulement plaire aux amateurs de romans post-apocalyptiques, mais aussi être un très beau premier roman pour explorer le genre, pour ceux qui ont peu d’expérience avec la science-fiction.

Le roman Dévorés de Charles-Étienne Ferland est publié aux Éditions L’Interligne.

Alice Côté Dupuis
7 février 2018