« XieXie » de Michelle Deshaies: Amour et amertume

24 janvier 2018

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XieXie de Michelle Deshaies 

Amour et amertume

Après environ vingt ans d’innombrables recherches et de trajets d’autobus entre la maison et le travail à écrire et à ne s’arrêter que pour descendre du bus, Michelle Deshaies publie enfin aux Éditions David son tout premier roman, XieXie. Pendant près de vingt ans, elle découvrait au fur et à mesure où s’en allait son histoire, se laissant guider uniquement par une image l’ayant inspirée, et elle pensait qu’elle avait écrit une histoire d’amour. Jusqu’à ce qu’un jour la vérité lui saute aux yeux : on fait avant tout face à une grave question d’abus dans ce roman malgré tout d’une grande délicatesse, et même d’une belle sensualité.

Déjà, le contexte historique de la Chine coloniale des années 1934 à 1937, dans laquelle les puissances occidentales comme l’Angleterre exploitaient des mines, par exemple, était propice à différents drames. C’est une époque où il y a déjà une guerre civile qui ravage la Chine; il y a les troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek qui sont en lutte avec les troupes communistes de Mao Zedong. Et va se superposer à ça, en 1937, l’invasion des Japonais, qui veulent dominer la Chine, et qui va venir précipiter la fin de l’histoire. Donc c’est une période assez trouble et mouvementée, nous raconte Marc Haentjens, le directeur général des Éditions David, précisant toutefois que ces faits réels historiques sont évoqués, mais servent plutôt d’ambiance au récit à l’avant-plan.

C’est qu’en étant historienne de formation, Michelle Deshaies avait à cœur de faire évoluer son récit dans un contexte réaliste. J’ai fait beaucoup de recherches avant d’écrire les choses. Il y a même beaucoup de recherche qui est absente complètement du roman, mais c’est parce que j’ai fait cette recherche-là que j’ai été capable d’écrire le reste, avance la principale intéressée, qui a passé beaucoup de temps à simplement s’imprégner de lectures sur la Chine des années 1930. Ayant elle-même visité le pays à deux reprises – en 1990, où tout lui semblait brun, gris et blanc sale, puis en 2008, découvrant un pays coloré et axé sur le tourisme –, ce sont indéniablement des images qui l’ont marquée et inspirée pour la confection de son histoire. Voir les gens, voir rire les gens, voir les gens parler, etc. J’ai gardé en tête des images qui ne sont pas dans le livre, mais c’est un peu comme la recherche, elles m’ont aidé à soutenir l’écriture.

Mais l’image qui a le plus hanté Michelle Deshaies et qui a guidé tout le reste, c’est celle d’une femme qui débarque au port de Guilin, en Chine. C’est grâce à elle qu’elle a construit ce récit d’un couple d’Anglais qui vient dans cette ville pour travailler dans une mine. L’homme est le directeur de cette mine-là, et son épouse, Rose, vient le rejoindre. Ils ont à leur emploi cette jeune femme qui s’appelle XieXie. Elle est déjà à l’emploi de Raymond avant que Rose n’arrive, et quand Rose arrive, elle fait face à cette jeune femme-là qu’elle trouve charmante, explique simplement l’auteure, tandis que son éditeur tient à préciser que dès que Rose aperçoit XieXie, il y a une tension amoureuse qui s’établit entre les deux; Rose va véritablement tomber amoureuse de la Chinoise, et va l’entraîner dans une relation sensuelle.

Créant une espèce de triangle amoureux aux contours un peu flous et aux rapports plus suggérés qu’explicités, les trois – quoique davantage Rose et XieXie – vivront une belle histoire, jusqu’à l’arrivée des Japonais en 1937, alors que les Européens seront invités à quitter le pays rapidement. Je dirais qu’il y a deux couches : il y a vraiment une couche plutôt intimiste, qui entoure cette relation entre Rose et XieXie, qui est très feutrée et suggérée, dans une atmosphère sensuelle et délicate. Mais il y a aussi à l’extérieur ce contexte politique dramatique, et là, au contraire, c’est vraiment un rapport de force; on sent qu’il y a une grande autorité, un pouvoir économique et politique qui s’exerce, analyse Marc Haentjens, constatant que l’inquiétude qui plane sur le lieu contraste de façon intéressante avec la relation plus intime.

Au final, les Occidentaux et les Japonais auront dominé la Chine, mais aussi sa population. Quand, bien des années plus tard, XieXie écrit une lettre à Rose qui est rentrée à Londres, et qu’elle lance :

« Que nos corps et les entrailles de notre terre soient labourés par des dirigeants ignobles ou de diables fan gwaytze, et que les corps et les esprits des femmes et des enfants soient défaits par les nationaux, l’armée de Tchang Kaï-chek, celle de Mao Zedong ou encore les Fan gwaytze, tout cela est la même chose »

Elle confirme autant l’abus envers son pays qu’envers elle-même et son propre corps. C’est un grand abus, finalement, qui est fait à cette petite fille-là, et un grand abus à ce pays-là aussi. Mais au début, les gens vont probablement penser qu’il y a un petit quelque chose d’excitant entre les deux femmes. Il y a quelque chose d’amoureux, mais aussi quelque chose de très abusif. C’est relié à l’aspect politique, tout comme c’est relié à l’aspect des relations entre les personnes, conclue Michelle Deshaies à propos de ce que son roman est, finalement, à ses yeux : un beau grand abus.

Le roman XieXie de Michelle Deshaies et publié aux Éditions David.

Alice Côté Dupuis
24 janvier 2018